Couverture de La Nuit du visiteur, de Benoît Jacques (Benoît Jacques Books) : une maison éclairée dans une forêt noire.
© Benoît Jacques / Benoît Jacques Books.
Titre La Nuit du visiteur
Texte et illustrations Benoît Jacques
Première édition française Benoît Jacques Books, 2008
Genre Album narratif, détournement du Petit Chaperon rouge
Âge indicatif dès 6 ans
Distinction prix Baobab de l'album 2008

Thèmes principaux : peur, loup, ruse, répétition, jeu sonore, détournement de conte.

Une porte qui ne s'ouvre pas.

Le visiteur se présente sous plusieurs prénoms et invente chaque fois une raison d'entrer. Mère-Grand entend mal, demande qu'on répète, se méfie de celui qui reste dehors. Derrière ces identités successives se cache pourtant le même personnage. À mesure que l'échange se prolonge, sa patience diminue.

Il finit par révéler qui il est : le Grand Méchant Loup. Encore lui faut-il franchir la porte. Mère-Grand ne retrouve plus correctement la célèbre formule de la bobinette et de la chevillette. Les variantes qu'elle improvise deviennent de plus en plus absurdes. Le loup s'acharne jusqu'à l'épuisement, puis renonce. Lorsque le Petit Chaperon rouge arrive enfin, on apprend qu'une simple clé, laissée sous le paillasson, suffisait à entrer.

Faire durer le conte.

Cette scène minuscule occupe plus d'une centaine de pages. Benoît Jacques a expliqué qu'il voulait éprouver la « résistance » de Mère-Grand autant que celle du lecteur, et qu'il avait construit le livre autour du temps. La répétition ne tourne pourtant pas à vide. Chaque nouvelle tentative modifie légèrement la précédente et fait monter l'attente.

Les sonorités participent au jeu. Mère-Grand répond de travers, ses paroles appellent une nouvelle rime, le visiteur doit recommencer. À voix haute, on entend mieux encore la montée de son exaspération. La typographie la rend visible : les caractères, minuscules au début, grossissent avec la colère jusqu'au hurlement.

L'image accompagne ce mouvement. Mère-Grand, d'abord montrée de près, devient progressivement plus petite lorsque la peur augmente, tandis que les figures extérieures prennent davantage de place. Benoît Jacques travaille en linogravure. Le noir, le gris et le rouge, auxquels répond le blanc du papier, donnent à la nuit une présence très physique.

Mère-Grand tient bon.

Le renversement du conte se joue surtout là. Dans le Petit Chaperon rouge de Charles Perrault, la grand-mère est dévorée dès l'arrivée du loup. Benoît Jacques lui donne ici tout le temps du livre. Elle a peur, mais elle garde la porte fermée. Sa surdité reste même équivoque : l'auteur demande lui-même si elle est « réellement sourde ».

Le loup connaît pourtant son rôle et finit par dire clairement ce qu'il veut. Cela ne lui sert à rien. Il s'épuise devant une vieille dame qui retarde sans cesse le moment attendu. C'est ce décalage qui fait tenir ensemble la peur et le rire. La Nuit du visiteur transforme quelques secondes d'un conte familier en une interminable épreuve de patience, jusqu'à rendre le Grand Méchant Loup presque impuissant.

Pour aller plus loin.

  • Benoît Jacques, entretien avec Charlotte Javaux, Ricochet, 2008 : l'auteur y explique la place de la résistance et du temps, ainsi que son travail sur la typographie et la linogravure.
  • La présentation de La nuit du visiteur par la Salle Ovale de la BnF, courte et accessible, particulièrement attentive aux sonorités et à la lecture à voix haute.
  • Michel Defourny, Que serions-nous sans la Belgique ?, La Revue des livres pour enfants, n° 287, 2016 (texte en accès libre sur le site du CNLJ-BnF) : un éclairage critique sur Benoît Jacques et la dimension expressionniste de ses linogravures.

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