Thèmes principaux : Petit Chaperon rouge, loup, création artistique, cadrage, représentation, humour.
Une histoire qui sort du cadre.
Le Chaperon se rend chez sa grand-mère pour y manger une galette. Le loup, affamé, guette son passage. Le récit pourrait suivre son cours habituel si la fillette ne s'adressait soudain à « madame Bournay ». Elle se trouve trop petite dans l'image et réclame d'être dessinée en plus grand.
La dessinatrice accepte. À côté de ce Chaperon agrandi, le loup paraît désormais bien peu impressionnant et proteste à son tour. Chacun veut obtenir le cadrage qui le mettra le mieux en valeur. La querelle remplace peu à peu l'aventure attendue : les deux personnages observent leur propre représentation, discutent avec leur créatrice et cherchent à influer sur ce qu'elle dessine.
La couverture annonçait déjà ce jeu. Chaperon et loup y sont serrés l'un contre l'autre et semblent manquer de place. La question très concrète de quelle place donner à chacun dans l'image devient ainsi le ressort comique du livre.
Quand dessiner fait avancer l'histoire.
Delphine Bournay fait de ses décisions graphiques de véritables péripéties. Agrandir un personnage ou modifier le cadrage change aussitôt la situation. Ce qui se décide d'ordinaire hors du récit se déroule ici sous les yeux du lecteur.
La dessinatrice finit donc par entrer dans sa propre histoire. Elle tente d'abord de satisfaire ses créatures, puis leurs réclamations l'agacent. Puisque tout le monde connaît déjà le Petit Chaperon rouge, elle choisit alors de se passer de leur apparence habituelle. Le rouge suffit à évoquer le Chaperon, le jaune la galette, le brun le loup. Le conte peut continuer avec ces seuls signes colorés : le lecteur reconnaît ce qui arrive parce qu'il possède déjà l'histoire en mémoire.
Cette dernière trouvaille est la plus savoureuse de l'album. Delphine Bournay pousse le dessin presque jusqu'à l'abstraction sans perdre le fil narratif. Elle montre, par le jeu plutôt que par l'explication, qu'une image raconte aussi en choisissant une taille, une place et un point de vue.
L'humour de ce livre naît directement de sa fabrication : les personnages voudraient maîtriser leur image, tandis que la dessinatrice rappelle finalement qui commande dans la page. Le plaisir repose toutefois en partie sur la connaissance du conte source. Un enfant qui ignore totalement l'histoire du Petit Chaperon rouge saisira la dispute, mais une part du jeu lui échappera. Pour les autres, ce récit archiconnu devient le matériau d'une réjouissante bataille autour du pouvoir de représenter.
© L'École des loisirs · Delphine Bournay.

