
A. A. Milne
ill. E. H. Shepard
Gallimard Jeunesse
Et ce livre réserve d'autres surprises. Sous ses allures d'histoire pour enfants, il ménage un léger décalage entre ce que comprennent ses personnages et ce qu'entendent ses lecteurs selon leur âge. Le malentendu n'est pas un accident chez Winnie. C'est presque une manière d'habiter le monde.
Tout commence dans l'escalier.
Avant d'être le héros du Bois de Cent Arpents, Winnie est une peluche. Christophe Robin le traîne derrière lui dans l'escalier, puis demande au narrateur une histoire qui parle de son ours. Quelques lignes plus tard, le jouet pense, parle et cherche du miel avec le plus grand sérieux.
Cette naissance a lieu dans une conversation entre un adulte et un enfant. Le livre en conserve la trace car il est très dialogué. Winnie invente aussi des chansons, et ses raisonnements se déroulent volontiers à voix haute. La prose semble souvent faite pour être dite. On imagine facilement l'enfant qui écoute et l'adulte qui raconte rire au même moment. Mais rient-ils toujours de la même chose ?
Quand les mots déraillent et que tout marche.
Cochonnet habite près d'un morceau de panneau où l'on peut lire « DÉFENSE D. ». Pour qui connaît les panneaux d'interdiction, la suite paraît assez facile à deviner. Cochonnet, lui, explique très sérieusement qu'il s'agit du nom de son grand-père : Défense Daniel. Christophe Robin proteste un peu, mais Cochonnet tient bon. Dans son monde, l'explication fonctionne.
Le même jeu anime l'« Expédition en Gaule ». Christophe Robin dirige l'aventure sans savoir très précisément ce qu'il faut découvrir. Quand Petit Rou, le jeune kangourou, tombe à l'eau, Winnie se sert d'une longue gaule pour contribuer à son sauvetage. Christophe Robin peut alors l'annoncer solennellement : la Gaule est découverte. Jacques Papy transpose ici un jeu de mots de l'anglais, où Milne jouait sur pole, qui veut dire à la fois « pôle » et « perche ». La traduction change la plaisanterie mais garde son ressort : un mot mal compris produit soudain une réalité.
Ailleurs, Winnie et Cochonnet se promènent en échangeant gravement les formules d'une conversation raisonnable. L'un approuve, l'autre nuance. Ils semblent parfaitement d'accord sur une idée que personne n'a formulée. Le jeune lecteur peut goûter le sérieux des deux animaux. Un adulte reconnaîtra peut-être en plus le cérémonial de certaines conversations où l'on parle surtout pour continuer à parler.
Hi-han, l'âne mélancolique, ajoute une autre nuance. Son ironie rencontre régulièrement la bonne foi de Winnie, qui prend les choses au pied de la lettre. Saisir le sarcasme de l'âne donne un plaisir supplémentaire. Le malentendu fonctionne aux deux âges.
Très peu de cervelle, vraiment ?
Winnie se présente volontiers comme un ours « de très peu de cervelle ». A. A. Milne s'amuse pourtant à rendre le verdict incertain. Lorsque Winnie tente d'atteindre le miel des abeilles en s'accrochant à un ballon et en se faisant passer pour un petit nuage, son plan tourne assez mal. Au moment où Petit Rou a besoin d'aide, c'est pourtant lui qui trouve la gaule utile.
L'adulte se retrouve alors dans une position moins confortable qu'il ne l'imaginait. Il connaît le sens d'un panneau d'interdiction et sait ce qu'est la Gaule. Il repère aussi les raisonnements bancals. Très bien. Dans le Bois de Cent Arpents, ce savoir ne donne pas toujours droit au dernier mot. Pour suivre Winnie, il faut parfois retenir le réflexe de corriger immédiatement. Après tout, Défense Daniel donne à Cochonnet un grand-père parfaitement respectable, et une gaule a sauvé Petit Rou.
L'enfant, de son côté, peut très bien savoir que Winnie se trompe. Il sent aussi qu'Hi-han parle d'une drôle de façon. Hibou, le Maître Hibou des adaptations, se donne volontiers plus d'importance qu'il n'en mérite. Un jeune lecteur ne formulera sans doute pas tout cela comme un critique littéraire. Tant mieux. Sa lecture n'en est pas incomplète pour autant.
Deux lecteurs, un seul Bois.
Winnie l'Ourson est bien un livre pour enfants. L'enfant peut pleinement s'emparer des aventures sans attendre qu'un adulte lui en révèle une clé secrète. Milne laisse pourtant assez de jeu dans sa langue pour qu'un autre lecteur s'y installe. Celui qui lit à voix haute entend parfois un sous-entendu supplémentaire. Celui qui revient au livre des années plus tard y apporte simplement une expérience qu'il n'avait pas auparavant.
La fin du volume résume joliment cette situation. Après la réception donnée en l'honneur de Winnie, celui-ci et Cochonnet rentrent chez eux dans le soir doré. Puis le récit revient à la conversation entre Christophe Robin et le narrateur. L'enfant demande ce qui s'est passé le lendemain et réclame déjà, en somme, une autre histoire. Enfin, il ramasse son ours par la patte et l'entraîne derrière lui dans l'escalier. Winnie redevient la peluche du début. Sauf que, pour nous, il est désormais beaucoup plus difficile de ne voir qu'une peluche.
Voilà peut-être le malentendu heureux. L'enfant et l'adulte ouvrent le même livre sans y entendre toujours les mêmes choses. Ils n'ont pas besoin de trancher entre une bonne lecture et une mauvaise. Chez Winnie, comprendre de travers fait partie du plaisir. Parfois même, c'est ainsi que l'histoire avance. Pourquoi la rencontre entre ses lecteurs fonctionnerait-elle autrement ?
Œuvres de fiction évoquées.
- MILNE, Alan Alexander. Winnie l'Ourson (Winnie-the-Pooh, 1926). Traduit de l'anglais par Jacques Papy. Illustrations d'E. H. Shepard. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Bibliothèque Gallimard Jeunesse », 2015. Première édition française : Gallimard, 1946.


