Un officier entre dans une classe et demande aux enfants de raconter ce que font leurs parents le soir. L'exercice ressemble à une rédaction scolaire ordinaire. Pedro comprend pourtant que les réponses serviront à repérer les familles hostiles à la dictature. Écrire la vérité pourrait condamner les siens.

Couverture de La Rédaction, d'Antonio Skármeta, illustré par Alfonso Ruano (Syros).
La Rédaction
Antonio Skármeta
ill. Alfonso Ruano
Syros

Dans La Rédaction d'Antonio Skármeta et Alfonso Ruano, trois exigences habituellement compatibles se heurtent : dire la vérité, répondre à la consigne et protéger sa famille. Pedro devra choisir ce qu'il va écrire. L'histoire ne lui demande donc pas seulement s'il faut mentir ou être honnête. Elle place la vérité dans une situation où son usage devient dangereux.

Voilà sans doute l'un des pouvoirs propres à la littérature. Elle ne se contente pas d'affirmer qu'il faut être courageux, honnête ou juste. Elle montre ce que deviennent ces grandes valeurs lorsqu'elles entrent dans une vie particulière. Le lecteur commence avec quelques certitudes mais le récit les oblige parfois à bouger.

Quand l'histoire connaît déjà la réponse.

La littérature destinée aux enfants a longtemps reçu une mission claire : former les mœurs. De nombreux récits mettaient en scène la vertu récompensée et la faute punie. Le gourmand tombait malade, le menteur était démasqué, l'enfant obéissant finissait par réussir.

Soyons justes : ces histoires ne sont pas toutes dépourvues de charme ou d'efficacité. Un récit moral peut être drôle, vif et mémorable. Il rend une règle concrète en montrant les conséquences d'une conduite.

Le problème apparaît lorsque la règle commande tout. Les personnages ne semblent plus avoir d'existence pour eux-mêmes. Ils sont l'incarnation de la paresse, l'imprudence ou le mérite et chaque péripétie survient pour confirmer une conclusion connue avant même que l'histoire commence.

La chercheuse Nathalie Prince a montré que cette tradition repose sur une certaine conception de l'enfance. Le jeune lecteur y est considéré comme un être inachevé que le livre doit redresser et préparer à la vie adulte1. Le moralisme ne tient donc pas seulement au contenu de la leçon. Il vient aussi de la place réservée à l'enfant lorsque l'adulte sait d'avance ce que celui-ci devra comprendre, admirer ou condamner.

Une maxime finale n'est d'ailleurs pas indispensable pour moraliser. Un album contemporain peut organiser si nettement les sympathies, la récompense et la punition qu'aucun autre jugement ne paraît possible. À l'inverse, une œuvre ancienne peut afficher une moralité tout en laissant le lecteur dans l'embarras.

Tous les récits portent des valeurs. Ils nous rapprochent de certains personnages, rendent certains actes admirables et d'autres inquiétants. La vraie différence tient à la place qu'ils laissent à celui qui lit.

Récit moral, apologue, fable : quelques repères.

Le récit moral relie une conduite à ses conséquences. Un personnage agit, puis ce qui lui arrive confirme ou condamne son choix. La règle peut être énoncée à la fin, mais l'intrigue suffit souvent à la faire comprendre.

L'apologue désigne une famille plus large de récits brefs qui font passer une idée par une histoire. La parabole, le conte de sagesse et la fable peuvent appartenir à cette famille. Plutôt que d'exposer directement une thèse, l'apologue la met en scène.

La fable se reconnaît généralement à sa brièveté, au petit nombre de personnages et aux oppositions qui structurent l'action. Des animaux y représentent souvent des attitudes humaines. Leur présence ne suffit cependant pas à définir le genre car tous les albums animaliers ne sont pas des fables2.

La moralité est la phrase générale que l'on tire du récit. Elle ne donne pas toujours un conseil sur la bonne conduite. Elle peut simplement constater comment fonctionne le monde ou formuler une règle de prudence.

Quand la fable trouble sa propre leçon.

Illustration de Gustave Doré pour Le Loup et l'Agneau, de Jean de La Fontaine.
Le Loup et l'Agneau
Jean de La Fontaine
ill. Gustave Doré

Dans Le Loup et l'Agneau de La Fontaine, un agneau boit paisiblement dans un ruisseau. Un loup, placé plus haut sur la rive, l'accuse de troubler son eau. L'agneau répond qu'il se trouve en aval et ne peut donc pas salir l'eau que boit le loup. Celui-ci change alors d'accusation : l'agneau l'aurait insulté l'année précédente. Impossible, répond l'animal, puisqu'il n'était pas encore né. Le loup invoque alors son frère, puis les bergers et les chiens. Chaque argument étant réfuté, il dévore finalement l'agneau « sans autre forme de procès ».

La formule placée au début, « La raison du plus fort est toujours la meilleure », ne recommande évidemment pas d'imiter le prédateur. Elle montre qu'un puissant peut inventer après coup les raisons qui donneront à sa violence l'apparence du droit. L'agneau a raison dans la discussion, mais cette raison reste impuissante devant celui qui a déjà décidé de le tuer.

Illustration de Maurice Boutet de Montvel pour La Cigale et la Fourmi, de Jean de La Fontaine.
La Cigale et la Fourmi
Jean de La Fontaine
ill. Maurice Boutet de Montvel

Dans La Cigale et la Fourmi, une cigale a chanté pendant tout l'été. Lorsque l'hiver arrive, elle n'a plus rien à manger. Elle demande à la fourmi de lui prêter quelques grains, promettant de les rendre avec des intérêts. La fourmi refuse et lui demande ce qu'elle faisait durant la belle saison. Apprenant qu'elle chantait, elle conclut avec ironie : « Eh bien ! dansez maintenant. »

Cette fable ne comporte aucune moralité séparée. La prévoyance de la Fourmi paraît raisonnable, mais son refus d'aider demeure troublant. La Cigale s'est exposée au besoin, certes, mais son chant peut aussi être compris comme une activité dont la valeur ne se mesure pas en provisions. Le récit ne se laisse donc pas résumer sans difficulté par la formule « il est nécessaire de travailler ». Il invite aussi à se demander ce que vaut la prévoyance lorsqu'elle s'accompagne d'un refus de secourir.

Illustration de J. J. Grandville pour Le Loup et le Chien, de Jean de La Fontaine.
Le Loup et le Chien
Jean de La Fontaine
ill. J. J. Grandville

Dans Le Loup et le Chien, un loup très maigre rencontre un chien robuste et bien nourri. Le chien lui explique qu'il suffit, pour vivre aussi confortablement que lui, de servir un maître, de chasser les mendiants et de flatter les habitants de la maison. Le loup est prêt à le suivre. En chemin, il remarque cependant une trace autour de son cou. Le chien reconnaît qu'il est parfois attaché. Le loup renonce alors aux bons repas et reprend sa course dans la forêt.

La liberté paraît ici l'emporter. Pourtant, le récit n'en efface pas le prix : le loup demeure exposé à la faim, tandis que le chien conserve la nourriture et la sécurité au prix de sa dépendance. La fable ne présente pas un choix où l'un gagnerait tout et l'autre perdrait tout. Chacun possède ce qui manque à l'autre.

Marlène Lebrun parle à propos de La Fontaine d'un « didactisme en trompe-l'œil »3. L'œuvre ressemble à un recueil de leçons, mais les récits, les dialogues et leurs contradictions empêchent parfois la moralité de refermer complètement le sens. La Fontaine continue d'instruire, mais il apprend aussi à se méfier des conclusions trop rapides.

Choisir, c'est parfois perdre.

La littérature contemporaine montre volontiers que des valeurs d'égale légitimité peuvent entrer en conflit et qu'il n'y a pas de « bonne » solution.

Couverture de Yakouba, de Thierry Dedieu (Seuil Jeunesse).
Yakouba
Texte et ill. Thierry Dedieu
Seuil Jeunesse

Dans l'album Yakouba de Thierry Dedieu, les jeunes garçons d'un village africain doivent affronter un lion pour être reconnus comme guerriers. Yakouba part seul dans la savane. Après une longue marche, il rencontre enfin l'animal qu'il doit tuer. Mais le lion est blessé et épuisé. Il ne pourrait offrir qu'une résistance dérisoire.

Yakouba comprend ce que son choix implique. S'il tue le lion, il reviendra en héros et prendra place parmi les guerriers. S'il l'épargne, il refusera de profiter de la faiblesse de son adversaire, mais le village interprétera son retour comme un échec. Il choisit de laisser vivre l'animal et devient simple gardien du troupeau.

Le choix ne sépare donc pas le courage de la lâcheté. Deux idées du courage s'affrontent : accomplir l'épreuve imposée ou accepter le rejet pour rester fidèle à ce que l'on estime digne. L'album valorise le geste de Yakouba, tout en montrant ce qu'il lui coûte. Il ajoute même une conséquence que le village ignore : à partir de ce jour, les lions n'attaquent plus le bétail.

Dans La Rédaction, nous l'avons vu, le conflit prend une forme politique. Pedro vit avec ses parents dans un pays dirigé par une dictature militaire. Il a déjà vu le père d'un camarade arrêté. Chez lui, ses parents écoutent une radio hostile au régime. Lorsque l'officier demande aux élèves de raconter leurs soirées familiales, Pedro comprend que la rédaction servira à surveiller les adultes.

La vérité reste une valeur forte, mais le pouvoir l'utilise ici comme une arme. Le mensonge de Pedro n'est pas présenté comme une bonne règle de vie. Il devient légitime parce qu'il protège des innocents contre une autorité injuste.

Couverture de Rêves amers, de Maryse Condé (Bayard Jeunesse).
Rêves amers
Maryse Condé
Bayard Jeunesse

Le roman Rêves amers de Maryse Condé déplace encore la question. Rose-Aimée, une jeune Haïtienne très pauvre, quitte sa famille pour travailler comme domestique à Port-au-Prince. Elle espère gagner de l'argent et aller à l'école, mais elle subit les humiliations et les mauvais traitements avant d'être jetée à la rue. Elle rencontre alors Lisa, une autre jeune domestique en fuite.

Lisa a volé de l'argent à la femme qui l'exploitait. Rose-Aimée condamne d'abord son geste. Pourtant, cet argent représente bientôt leur seule chance de se nourrir et de quitter le pays clandestinement. Le roman ne fait pas du vol une vertu. Il rend insuffisant un jugement qui oublierait la misère, les violences subies et l'absence de toute protection.

Agnès Perrin-Doucey parle à ce sujet de « dissonance axiologique »4. Derrière cette expression savante se trouve une idée simple : les règles et les valeurs ne s'accordent plus. Le vol reste condamnable, mais le condamner sans regarder la situation de celles qui l'ont commis reviendrait à fermer les yeux sur une injustice plus vaste.

Le philosophe Paul Ricœur appelle « sagesse pratique » la capacité de juger une situation particulière sans oublier les règles générales5. La norme reste nécessaire car elle empêche chacun de justifier ce qui l'arrange. Elle devient pourtant aveugle lorsqu'elle dispense de regarder les circonstances.

Ces récits ne disent donc pas que tout se vaut. Ils montrent qu'une décision peut être juste tout en laissant une perte, un doute ou un regret.

Quand la justice dépasse les qualités personnelles.

Les livres pour la jeunesse parlent volontiers de vertus individuelles. Il faudrait être sincère, courageux ou généreux. La justice ne dépend toutefois pas seulement des qualités de chacun. Elle concerne aussi les institutions, les rapports de pouvoir et ceux qui possèdent le droit de décider.

Couverture d'Histoire de la poule et de l'œuf, de José Luandino Vieira, illustré par Juliette Baily (L'École des loisirs).
Histoire de la poule et de l'œuf
José Luandino Vieira
ill. Juliette Baily
L'École des loisirs

Dans Histoire de la poule et de l'œuf de José Luandino Vieira, la poule de dame Zefa pond un œuf dans la cour de dame Bina, après avoir mangé le grain de cette dernière. Dame Zefa affirme que l'œuf lui appartient puisque la poule est à elle. Dame Bina répond qu'il a été pondu chez elle et grâce à sa nourriture.

Plusieurs hommes du quartier interviennent pour régler le conflit. Chacun parle avec l'autorité de sa fonction, mais leurs propositions sont influencées par leurs intérêts et leur position sociale. La querelle minuscule fait donc apparaître une question beaucoup plus vaste. Qui peut rendre la justice ? Comment savoir si celui qui juge est impartial ? Le récit montre que les discours les plus solennels peuvent dissimuler la défense d'un avantage personnel.

Couverture de Six Hommes, de David McKee (Kaléidoscope).
Six Hommes
Texte et ill. David McKee
Kaléidoscope

L'album Six Hommes de David McKee raconte comment la recherche de la sécurité peut engendrer la guerre. Au début de l'album, six hommes traversent un pays où les conflits se multiplient. Ils trouvent une terre isolée, s'y installent, travaillent et deviennent prospères. Craignant alors que des voleurs ne s'emparent de leurs richesses, ils recrutent six soldats.

Aucun ennemi ne se présente. L'armée coûte pourtant cher à entretenir. Les six hommes décident donc de l'utiliser pour conquérir la ferme voisine. Les habitants attaqués engagent à leur tour des soldats. De proche en proche, le conflit s'étend jusqu'à la destruction générale. À la fin, quelques survivants repartent à la recherche d'un lieu où vivre en paix, exactement comme au début.

Ici, la guerre ne vient pas d'un grand méchant qui aurait tout décidé. Elle naît d'une suite de choix que les personnages justifient par la prudence, la peur ou l'intérêt. La construction circulaire de l'album montre que l'histoire risque de recommencer tant que personne ne comprend l'engrenage.

Couverture des Derniers Géants, de François Place (Casterman).
Les Derniers Géants
Texte et ill. François Place
Casterman

Dans Les Derniers Géants de François Place, Archibald Leopold Ruthmore, un explorateur du XIXe siècle, achète une énorme dent couverte de signes mystérieux. Persuadé qu'elle vient d'un géant, il organise une expédition et découvre finalement un peuple inconnu. Les Géants l'accueillent. Il partage leur existence, apprend à les connaître et remplit ses carnets de notes.

De retour en Europe, Archibald publie le résultat de ses recherches. Son livre lui apporte la célébrité. Mais les indications très précises qu'il contient permettent à d'autres hommes de retrouver les Géants, de les tuer et d'exposer leurs dépouilles.

Archibald ne désirait pas leur mort. Son admiration était réelle, mais elle se mêlait au désir de révéler sa découverte et d'en tirer de la gloire. Le récit pose alors une question redoutable : jusqu'où sommes-nous responsables des conséquences que nous n'avons pas voulues mais que nos actes ont rendues possibles ?

Ces œuvres font passer le lecteur de la gentillesse à la justice. Une catastrophe ne naît pas toujours de la cruauté d'un individu. Elle peut venir d'une institution partiale, d'une peur partagée ou d'un savoir publié sans égard pour ceux qu'il met en danger.

Quand le lecteur doit revoir son propre jugement.

Nous évaluons très vite les personnages. Rapidement, nous décidons que l'un est courageux, qu'un autre est coupable ou qu'une punition paraît méritée. Nicolas Rouvière appelle lecture axiologique cette activité par laquelle nous jugeons les valeurs et les conduites représentées dans une œuvre6.

Certaines histoires nous obligent toutefois à observer la manière dont nous fabriquons ces jugements.

Dans Le Type de Philippe Barbeau et Fabienne Cinquin, un narrateur tient son journal intime. Il y raconte ses rencontres répétées avec un homme qui reste seul dans la rue. Cet inconnu ne lui a rien fait, mais le narrateur lui prête toutes sortes de défauts. Il affirme qu'il ne sait pas sourire, rêver ou aimer. Il commence par lui lancer de petits objets, puis les projectiles deviennent de plus en plus lourds. Sa violence augmente tandis que ses justifications restent dérisoires.

Une vieille dame qui raconte des histoires finit par interrompre cet engrenage. L'album ne demande donc pas seulement de condamner les coups. Il montre comment un vague malaise, quelques suppositions et un jugement sans preuve peuvent transformer un inconnu en ennemi.

Couverture d'Être le loup, de Bettina Wegenast (L'École des loisirs).
Être le loup
Bettina Wegenast
L'École des loisirs

La pièce Être le loup de Bettina Wegenast commence par une nouvelle surprenante : le loup est mort. Les animaux doivent lui trouver un successeur car le conte semble avoir besoin de son méchant. Kalle, qui est pourtant un mouton, se porte volontaire. Il est attiré par le prestige et la puissance associés à cette fonction.

Kalle ne devient pas violent par magie au moment où il reçoit le rôle. Il manifeste déjà une certaine agressivité que sa nouvelle position va encourager et légitimer. La pièce demande ainsi si l'on doit juger le personnage, la fonction qu'il occupe ou les actes précis qu'il décide d'accomplir. Elle montre aussi que les rôles sociaux peuvent autoriser des comportements qui, auparavant, seraient restés contenus.

Couverture de Ce n'est pas mon chapeau, de Jon Klassen (Milan).
Ce n'est pas mon chapeau
Texte et ill. Jon Klassen
Milan

Dans l'album Ce n'est pas mon chapeau de Jon Klassen, un petit poisson nage avec un minuscule chapeau sur la tête. Dès la première page, il reconnaît l'avoir volé à un poisson beaucoup plus grand. Il se rassure : le propriétaire dormait, il ne remarquera probablement rien et ne saura jamais où chercher le voleur.

Les illustrations racontent pourtant une autre histoire. Elles montrent que le grand poisson s'est réveillé, qu'il a constaté la disparition de son chapeau et qu'il suit la trace du petit poisson. Le lecteur sait donc ce que le narrateur ignore.

Le voleur se cache finalement dans un massif de hautes plantes. Le grand poisson l'y rejoint. Quelques pages plus tard, ce dernier ressort seul, le chapeau retrouvé. L'album ne montre pas ce qui s'est passé à l'intérieur des plantes. Le lecteur doit interpréter ce silence. Le petit poisson a-t-il été mangé ? La sanction lui paraît-elle juste ou disproportionnée ? L'œuvre ne donne pas la réponse à sa place.

Ces récits montrent que la morale ne se trouve pas seulement dans le sujet de l'histoire. Elle passe aussi par le point de vue choisi, les informations cachées et le rapport entre le texte et les images.

Comprendre n'est pas excuser.

La littérature nous rapproche parfois de personnages dont nous refuserions les actes dans la vie réelle. Cette proximité peut inquiéter. Un jeune lecteur ne risque-t-il pas d'admirer le voleur, le menteur ou le renard qui trompe sa victime ?

Comprendre les raisons d'un personnage ne revient pourtant pas à l'absoudre. C'est même l'une des conditions d'un jugement équitable. La philosophe Martha Nussbaum compare le bon lecteur à un juge attentif7. Celui-ci connaît les principes, mais il regarde aussi la situation particulière des personnes concernées.

L'émotion rappelle que les règles s'appliquent à des vies humaines. Le raisonnement empêche, en retour, que la sympathie devienne une approbation automatique.

Comprendre les raisons d'un personnage ne revient pas à l'absoudre. C'est l'une des conditions d'un jugement équitable.

Il faut donc se méfier de l'affirmation selon laquelle la littérature développerait naturellement l'empathie et rendrait nécessairement meilleur. Une histoire peut diriger notre sympathie de manière partiale ou rendre séduisant un personnage violent. Lire moralement consiste aussi à examiner comment l'œuvre agit sur nous.

Pourquoi avons-nous cru ce narrateur ? Pourquoi trouvons-nous cette punition satisfaisante ? Pourquoi avons-nous oublié la souffrance d'un personnage secondaire ? La lecture peut rendre visibles les valeurs des personnages mais aussi celles avec lesquelles nous jugeons.

Une œuvre ouverte ne signifie pas que tout se vaut.

Laisser une place réelle au lecteur ne conduit pas non plus au règne du « chacun son avis ».

Marion Sauvaire distingue le pluralisme du relativisme8. Le pluralisme reconnaît que plusieurs valeurs peuvent entrer en conflit et que deux lecteurs attentifs ne les classeront pas toujours de la même façon. Le relativisme renoncerait à toute exigence : chaque opinion serait tenue pour aussi juste qu'une autre.

Or une interprétation littéraire doit revenir aux mots, aux images et à la construction du récit. Elle doit pouvoir répondre aux objections.

On peut discuter le geste de Yakouba, mais on ne peut ignorer que le lion est blessé et que le garçon sera exclu. On peut s'interroger sur la fin de Ce n'est pas mon chapeau, tout en tenant compte des informations fournies par les images. On peut défendre la prévoyance de la Fourmi, mais il faut aussi reconnaître qu'elle refuse d'aider un être menacé par la faim.

Une œuvre ouverte demande donc souvent plus de précision qu'un récit à leçon. Le lecteur ne peut pas répéter une formule déjà prête. Il doit expliquer ce qui fonde son jugement.

Ce n'est pas toujours le livre qui fait la leçon.

Une œuvre complexe peut être rendue moralisatrice par la façon dont on la présente.

Demander immédiatement « Quelle est la morale de cette histoire ? » pousse à chercher une phrase destinée à remplacer la lecture. Choisir un album uniquement « pour parler de la différence » ou « pour travailler la solidarité » produit souvent le même effet : la valeur est décidée avant que l'œuvre ait été regardée.

Brigitte Louichon et Marion Sauvaire parlent alors d'une littérature « vassalisée »9. L'idée est simple : le livre est mis au service d'une leçon conçue ailleurs et cesse d'être lu pour lui-même.

Une activité qui rangerait les actes de Rêves amers dans deux colonnes, « bien » et « mal », ferait ainsi disparaître ce qui donne au roman sa force. Le vol y est inséparable de la pauvreté et de l'exploitation.

La médiation reste pourtant nécessaire. Une discussion ne progresse pas toujours grâce à la seule question « Qu'en pensez-vous ? ». L'adulte peut demander sur quels indices repose une interprétation, rapprocher deux avis ou rappeler un passage oublié.

Edwige Chirouter insiste sur la « bonne distance » qu'offre la fiction10. L'enfant peut parler de Pedro, de Lisa ou de Yakouba sans être obligé de raconter sa propre vie ou de justifier publiquement son comportement. Le personnage sert d'intermédiaire : il protège l'intimité tout en rendant la réflexion possible.

Le contraire du moralisme n'est donc ni le silence de l'adulte ni une suite d'opinions laissées sans examen. Il s'agit d'aider le lecteur à approfondir sa pensée sans lui indiquer d'avance la conclusion attendue.

Former un lecteur qui répond.

La littérature jeunesse peut faire de la morale sans moraliser. Encore faut-il ne pas confondre l'absence de leçon avec l'absence de valeurs.

Les œuvres les plus fécondes orientent notre attention. Elles rendent une injustice visible, donnent du poids à une souffrance et montrent les conséquences d'un acte. Mais elles empêchent la règle d'interrompre trop vite le travail de compréhension.

Elles reconnaissent l'enfant comme un lecteur capable d'entrer provisoirement dans une autre vie, d'écouter des raisons contraires aux siennes et de revenir sur son premier jugement.

Le récit moral demande volontiers quelle règle est confirmée par l'histoire. La littérature qui forme le jugement pose une question plus difficile : que devient cette règle au contact de cette situation particulière ?

Les meilleures œuvres ne suppriment pas le verdict. Elles le retardent assez pour que le lecteur voie ce qu'il juge et au nom de quoi.

Les meilleures œuvres ne suppriment pas le verdict. Elles le retardent assez pour que le lecteur voie ce qu'il juge, au nom de quoi il le juge et ce que sa conclusion laisse de côté.