Couverture de Rêves amers, de Maryse Condé, illustrée par Bruno Pilorget (Bayard Jeunesse).
© Bayard Jeunesse.
Titre Rêves amers
Autrice Maryse Condé
Illustration de couverture Bruno Pilorget
Première édition française Bayard Presse, 1987, sous le titre Haïti chérie, dans le magazine Je Bouquine ; en volume chez Bayard Jeunesse, 2001
Genre court roman réaliste et tragique
Âge indicatif à partir de 9 ans
Thèmes pauvreté, domesticité enfantine, travail des enfants, migration, dignité

Une enfant mise au travail.

Rose-Aimée a bientôt treize ans et vit à Limbé, en Haïti. La sécheresse a détruit les récoltes et réduit sa famille à la faim. Ses parents la confient à madame Zéphyr, une couturière de Port-au-Prince qui doit la nourrir en échange de son travail. La jeune fille espère enfin aller à l'école. Elle devient toutefois une domestique épuisée, mal nourrie et battue. Sa situation est celle des « restavek », ces enfants confiés à une autre famille.

Lors d'une livraison, un rare moment de jeu et de baignade s'achève par la perte de l'argent remis par une cliente de la couturière. Terrifiée, Rose-Aimée renonce à rentrer. Près de la cathédrale, parmi les sans-abri, elle retrouve Lisa, croisée au début du roman. Lisa a également fui une patronne violente, en emportant ses économies. Cet argent leur permet de louer une petite chambre dans le bidonville de la Saline.

Des rêves qui se referment.

Le titre du roman fait référence aux espoirs successifs de Rose-Aimée. Port-au-Prince devait lui ouvrir l'école. Elle croit ensuite qu'un emploi lui donnera de quoi vivre. Monsieur Modestin, patron d'un restaurant, l'engage parce qu'elle est jeune, sans papiers et facile à exploiter.

La scène où elle quitte le restaurant marque un tournant. Quand monsieur Modestin renverse son seau d'un coup de pied, Rose-Aimée se relève, jette sa serpillière et répond : « Frottez vous-même ! » Le roman relie ce sursaut aux figures de la révolte haïtienne. La pauvreté demeure, mais Rose-Aimée cesse d'accepter l'humiliation.

L'action se déroule au milieu des années 1980, sous Jean-Claude Duvalier. La milice des Tontons Macoutes, le départ des coupeurs de canne vers la République dominicaine et les inégalités de Port-au-Prince réduisent les choix offerts aux personnages. La narration reste proche de Rose-Aimée tout en fournissant des repères historiques. Cette volonté d'expliquer peut sembler appuyée. Elle rend aussi le contexte lisible.

La mer pour dernière frontière.

Après avoir quitté le restaurant, Rose-Aimée accepte le projet de Lisa. Elles espèrent gagner Miami, y travailler et aider leurs familles. L'argent volé finance le passage. Elles embarquent clandestinement avec une vingtaine d'Haïtiens et font escale à Nassau.

Pendant une tempête, l'équipage annonce que les gardes-côtes les ont repérés. Pour éviter l'arrestation, les passeurs ordonnent aux voyageurs de sauter, puis poussent par-dessus bord ceux qui hésitent. Aucun ne sait nager. Tous meurent.

La dernière page transforme cette mort par une écriture presque funéraire. La mer enveloppe les corps, les pare d'algues et apaise les enfants. Cette douceur soudaine accentue le scandale du dénouement : l'égalité apparaît seulement dans « l'autre monde ».

L'illustration se limite à la couverture. Bruno Pilorget y représente Rose-Aimée immobile, les yeux fermés, sous un palmier. Ce repos apparent contraste avec une histoire où elle travaille et fuit sans relâche. Rude, parfois très explicatif, Rêves amers reste un roman marquant. Il montre une enfant qui conquiert le respect d'elle-même sans trouver de lieu où vivre libre.

Pour aller plus loin.

« Maryse Condé à l'honneur », Ricochet : une présentation accessible de son œuvre pour la jeunesse et de la première publication du roman sous le titre Haïti chérie.

Christophe Premat, « L'enseignement des réalités coloniales dans le roman de jeunesse Rêves amers », Alternative Francophone, 2022 : une étude du cadre historique et social du récit (revue universitaire en accès ouvert).

© Bayard Jeunesse · Maryse Condé.