Couverture de L'aventure politique du livre jeunesse, de Christian Bruel (La Fabrique).
L'aventure politique du livre jeunesse
Christian Bruel
La Fabrique

Un livre d'essai sur la littérature de jeunesse qui épuise son premier tirage en quelques semaines, s'invite cinq fois sur France Culture et provoque des articles dans Télérama comme dans Libération : le fait est assez rare pour être noté. Paru le 4 novembre 2022 aux éditions La Fabrique, L'aventure politique du livre jeunesse a rencontré un lectorat qui débordait largement le cercle des spécialistes. Christian Bruel y défend une proposition d'apparence simple : l'offre de lecture adressée aux enfants est toujours politique, qu'elle conforte l'ordre des choses ou qu'elle lui résiste.

Qui parle ?

La position d'énonciation compte ici autant que la thèse. Christian Bruel n'est pas un universitaire venu inspecter le secteur de l'extérieur, c'est un praticien qui l'a façonné. Né en 1948, formé à la psychologie, à la sociologie et à la linguistique, il fonde en 1975 avec l'illustratrice Anne Bozellec la maison Le Sourire qui mord, dont le nom dit assez le programme : mordre dans la mièvrerie ambiante. La maison ouvre en 1976 avec Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, cosigné avec Anne Galland et Anne Bozellec, album devenu classique sur les assignations de genre. Le Sourire qui mord s'arrête en 1996, après vingt années d'un catalogue tenu à distance des évidences éditoriales. Christian Bruel enchaîne en 1997 avec les éditions Être, actives jusqu'en 2012, où il publie notamment des travaux consacrés à Claude Ponti et à Anthony Browne. Quarante ans d'atelier, donc, avant l'essai.

Cette antériorité explique la matière du livre. L'auteur ne construit pas une démonstration théorique fermée, il déploie une immense lecture : plusieurs centaines d'albums, de romans et de revues pour enfants, examinés au fil de commentaires tantôt admiratifs, tantôt franchement circonspects. Le livre compte onze chapitres, 384 pages, aucune illustration. Cette dernière absence, sur laquelle nous revenons, est assumée par l'auteur au nom du prix : 18 euros pour un volume qui aurait coûté beaucoup plus cher illustré.

Ce que « politique » veut dire ici.

Le mot pourrait faire craindre le pamphlet. Il désigne en réalité quelque chose de plus large et de plus intéressant : la manière dont tout auteur, tout illustrateur, tout médiateur participe, volontairement ou non, à la reproduction ou à la contestation d'un ordre établi. Une famille représentée, une cour de récréation, un corps, un métier, un paysage : chacune de ces images engage une vision du monde, y compris quand elle se croit neutre. Le politique se loge moins dans les albums militants que dans les albums qui ne se pensent pas politiques du tout.

De là le double mouvement du livre. D'un côté, l'inventaire de ce que Christian Bruel nomme les évitements de la production courante : le corps, la sexualité, l'argent et le travail, la violence sociale, une écologie qui irait au-delà du geste individuel, l'alimentation, la conflictualité politique elle-même. De l'autre, la célébration d'une création marginale, souvent fragile économiquement, qui ose une mère célibataire épanouie, des enfants qui résistent à l'autorité, des masculinités moins dominatrices. La ligne de partage passe entre une production éditoriale resserrée sur ses recettes rentables et une production alternative porteuse d'émancipation.

Les analyses les plus vives portent sur des objets familiers. Martine est relue comme l'exact envers d'une figure féminine émancipée, Tintin interrogé pour ce qu'il ne montre jamais, Mortelle Adèle examinée dans ce que sa transgression a de très encadré. Un chapitre entier, salué par la critique universitaire comme l'un des mieux construits de l'ouvrage, retrace l'histoire de la presse rebelle destinée aux enfants, terrain rarement documenté avec cette précision.

La formule qui résume le mieux la position de l'auteur, il l'a donnée en entretien : « Représenter n'est pas valider ! » Autrement dit, montrer la violence, l'injustice ou la bêtise dans un album n'est pas les approuver et le réflexe de protection qui voudrait purger les livres pour enfants de tout ce qui dérange produit une littérature aseptisée qui, elle, valide un ordre. Christian Bruel présente d'ailleurs son essai comme « un outil », destiné à armer le regard critique des adultes qui choisissent les livres et lisent avec les enfants.

Les réserves de la critique.

Le livre a été discuté sérieusement et il serait malhonnête de n'en retenir que l'enthousiasme. Deux comptes rendus universitaires, tous deux en accès libre, en dessinent les limites.

Dans la revue Strenae, Jean-Baptiste Bourgois (université de Tours) pointe le paradoxe central : un essai sur le livre jeunesse écrit par un défenseur reconnu de la lecture d'images, mais où l'image est presque toujours traitée par l'épithète (« superbement illustré ») plutôt que par l'analyse. Les codes visuels ne sont guère interrogés politiquement, alors que c'est précisément là que se joue l'idéologie de l'album. Il conteste aussi l'affirmation selon laquelle la notion d'iconotexte aurait été négligée par la recherche, alors que plusieurs décennies de travaux lui sont consacrées. Il relève enfin que l'ouvrage n'interroge pas l'origine sociale des créateurs, ni la position institutionnelle de son propre auteur, qui cite six de ses titres.

Dans la revue Lectures, Noëlle Delbrassine (université de Liège) formule un regret convergent sur l'absence d'illustrations, en souhaitant par ailleurs davantage d'ancrage historique et sociologique : l'argumentation aurait gagné à situer plus fermement les productions décrites dans les conditions économiques et sociales qui les rendent possibles.

Ces objections ne ruinent pas le livre, elles en précisent l'usage. L'aventure politique du livre jeunesse n'est pas une somme savante mais un essai de praticien, ample, subjectif, riche en pistes de lecture. Il faut le lire comme tel : non pour y chercher une méthode d'analyse de l'image, mais pour la question qu'il replace au centre.

Ce qu'on en retient.

La leçon la plus utile est peut-être la plus modeste. Depuis 1979 et le débat ouvert alors autour de l'idéologie dans les livres pour enfants, aucun ouvrage grand public n'avait repris ce chantier de front. Le succès de celui-ci indique un besoin réel : celui de parents, de bibliothécaires et d'enseignants qui sentent bien que le choix d'un album n'est jamais anodin, sans toujours disposer des mots pour l'expliquer. Ce livre leur donne ces mots, avec la générosité un peu débordante d'une bibliothèque de quarante ans qu'on ouvrirait d'un coup.

Références.

  • BRUEL, Christian. L'aventure politique du livre jeunesse. Paris : La Fabrique, 2022, 384 p. ISBN 978-2-35872-242-1.
  • BOURGOIS, Jean-Baptiste. « Christian Bruel, L'aventure politique du livre jeunesse ». Strenae, 2023 (accès ouvert).
  • DELBRASSINE, Noëlle. « Christian Bruel, L'aventure politique du livre jeunesse ». Lectures, 27 décembre 2022 (accès ouvert).
  • « L'aventure politique du livre jeunesse », entretien avec Christian Bruel, lundimatin, lundisoir du 12 décembre 2022.