Un savant qui descend de son piédestal.

Tatsu Nagata
Seuil Jeunesse
Chaque volume présente un animal à partir d'informations très brèves, tandis que le professeur prend un malin plaisir à malmener sa propre dignité. Les données zoologiques tiennent souvent en une phrase. Autour d'elles, le dessin ouvre un jeu avec ce qui vient d'être appris et entraîne parfois le savant dans une position assez peu glorieuse. Cela fait rire. Mais ce rire change-t-il quelque chose à la valeur documentaire du livre ?
Tatsu Nagata a la tenue et les gestes du scientifique, mais il refuse de tenir longtemps la pose. La couverture des Grosses bêtes de Tatsu Nagata le montre sans ménagement : un crocodile jaillit de l'eau et projette le professeur en l'air, livre et craie envolés. Il se déguise, se laisse entraîner par le gag et accepte volontiers d'être celui dont on rit.

Les sciences naturelles de Tatsu Nagata
Tatsu Nagata
Seuil Jeunesse
Le procédé rapproche le lecteur de celui qui lui parle. L'enfant n'est plus face à une autorité savante installée très au-dessus de lui. Le professeur sait, bien sûr. Il se prête pourtant au jeu. Dans L'Écureuil, sa question finale sur la barbe pousse assez loin cette plaisanterie sur les signes extérieurs du sérieux.
Quelque chose se déplace alors dans la relation au savoir. On peut rire du professeur sans dévaloriser ce qu'il explique. Le savoir n'a pas besoin d'être solennel pour être pris au sérieux.
Quand le savoir devient une scène.

Les sciences naturelles de Tatsu Nagata
Tatsu Nagata
Seuil Jeunesse
On aurait tort pourtant de distribuer les rôles trop proprement : au texte les faits, au dessin les plaisanteries. Les albums jouent davantage que cela avec leurs deux langages.
Dans Le Cheval, l'information anatomique selon laquelle l'animal prend appui sur l'extrémité de son doigt conduit à le rapprocher d'une danseuse faisant des pointes. Le fait reste identifiable, mais le voici soudain associé à une image familière et inattendue. Ailleurs, le dessin s'empare d'un énoncé très sobre et le prolonge par une situation incongrue.
Le gag naît souvent de ce léger déplacement. Ce que l'on vient d'apprendre reste présent sous un angle nouveau. Il faut parfois regarder la page une seconde fois pour saisir pourquoi c'est drôle. L'image participe ainsi à la transmission elle-même : elle donne au fait une forme que le lecteur peut reconnaître, puis détourner avec le livre. La lecture avance vite. Certaines pages réclament pourtant ce deuxième regard.
Combien de mots faut-il pour être exact ?

Les sciences naturelles de Tatsu Nagata
Tatsu Nagata
Seuil Jeunesse
La collection aime les phrases courtes. Très courtes même. « Le cheval fait partie de la famille des équidés. » Quelques mots suffisent pour installer une connaissance nouvelle. Un peu plus loin, le livre introduit « robe », terme exact pour désigner la couleur du pelage.
La simplicité peut donc accueillir un vocabulaire précis. Elle tient surtout au choix de ne pas tout expliquer en même temps. Tout documentaire destiné à de jeunes lecteurs sélectionne : il retient ce qui lui paraît utile à une première compréhension et laisse le reste pour plus tard. C'est le principe même de la vulgarisation.
Reste une question moins confortable. Jusqu'où peut-on réduire ?
L'Araignée fournit un bon cas d'école lorsqu'il affirme que « l'araignée possède huit yeux ». C'est vrai pour la plupart des espèces, mais pas pour toutes : certaines en ont six, quatre ou deux, quelques-unes n'en ont aucun. Une caractéristique fréquente devient ici, par raccourci, une règle générale.
C'est exactement là que se joue la différence entre simplifier et appauvrir. Simplifier consiste à écarter des détails pour rendre une idée accessible. L'appauvrissement commence lorsque disparaît une nuance dont l'absence modifie ce que l'on comprend. Une phrase très courte peut donc être parfaitement juste. Une autre, tout aussi claire, peut aller un peu trop loin.
Le rire aide-t-il vraiment à apprendre ?

Les sciences naturelles de Tatsu Nagata
Tatsu Nagata
Seuil Jeunesse
La tentation serait grande de répondre oui. Ce serait aller trop vite.
L'humour attire l'attention et installe volontiers une complicité. Il peut rendre le livre moins intimidant. Chez les jeunes enfants, toutefois, la séparation entre fait et invention comique ne va pas toujours de soi. Quand le gag touche directement à l'information scientifique, il faut que le point d'appui reste assez net pour que le jeu puisse être reconnu comme tel.
Les sciences naturelles de Tatsu Nagata rendent visible cette tension. Lorsque le lecteur identifie bien ce qu'il vient d'apprendre, il peut goûter l'écart produit par l'image ou par la phrase comique. Le rire devient alors une façon d'entrer dans le savoir plutôt qu'un bruit qui le recouvre.
Un scientifique qui plaisante peut donc rester tout à fait sérieux. Il lui est même permis de porter un costume de mouton ou de rêver à une barbe plus respectable. À une condition, tout de même : que la plaisanterie garde un point d'appui solide. Car si Tatsu Nagata nous apprend quelque chose, c'est peut-être que la gravité est facultative. La précision, beaucoup moins.
Œuvres chroniquées.
- NAGATA, Tatsu [Thierry DEDIEU]. L'Araignée. Les sciences naturelles de Tatsu Nagata. Paris : Seuil Jeunesse, 2009.
- NAGATA, Tatsu [Thierry DEDIEU]. Le Loup. Les sciences naturelles de Tatsu Nagata. Paris : Seuil Jeunesse, 2010.
- NAGATA, Tatsu [Thierry DEDIEU]. Le Cheval. Les sciences naturelles de Tatsu Nagata. Paris : Seuil Jeunesse, 2011.
- NAGATA, Tatsu [Thierry DEDIEU]. Les grosses bêtes de Tatsu Nagata. Paris : Seuil Jeunesse, 2013.
- NAGATA, Tatsu [Thierry DEDIEU]. L'Écureuil. Les sciences naturelles de Tatsu Nagata. Paris : Seuil Jeunesse, 2019.
Pour aller plus loin.
- CHARAUDEAU, Patrick. « Des catégories pour l'humour ? », Questions de communication, n° 10, 2006, p. 19-41. En accès libre sur OpenEdition.
- HERVOUËT, Claudine. « Le livre documentaire pour la jeunesse, encore et toujours », La Revue des livres pour enfants, n° 322, 2021, p. 96-101. En accès libre sur le site du CNLJ-BnF.
- JEANNERET, Yves. Écrire la science. Formes et enjeux de la vulgarisation. Paris : Presses universitaires de France, 1994.



