Ici, pourtant, les explications convoquent des animaux qui parlent et enchaînent les causes avec beaucoup de méthode. Rien de très scientifique là-dedans. C'est justement le plaisir du livre : faire mine d'expliquer très sérieusement pourquoi les choses sont devenues… comme ça.
Une question qui part de travers.

Rudyard Kipling, ill. Étienne Delessert
Gallimard Jeunesse
L'Enfant d'Éléphant est sans doute le meilleur guide pour entrer dans ce jeu. Le jeune animal est plein d'une « insatiable curiosité ». Tout l'intéresse. Il demande pourquoi l'Autruche a de telles plumes, ce qui rend la Girafe tachetée ou pourquoi les yeux de l'Hippopotame sont rouges. Ses proches répondent en le cognant. Mauvaise méthode : l'Enfant d'Éléphant continue.
Un matin, il veut savoir ce que le Crocodile mange pour son dîner. Personne ne souhaite lui répondre. Il prend donc la route du Limpopo et finit par rencontrer l'animal recherché. Le Crocodile se penche vers lui comme pour souffler un secret, puis lui saisit le nez. Son prochain repas sera précisément un Enfant d'Éléphant. Un python vient au secours du curieux et l'aide à tirer de toutes ses forces. Son nez s'allonge dans la lutte, jusqu'à devenir une trompe.
Il y a là un joli décalage. Le petit éléphant n'était pas parti demander d'où venait la trompe des éléphants. Il cherchait le menu du Crocodile. Il obtient sa réponse, mais l'enquête l'emmène ailleurs et le transforme en chemin. Chez Kipling, savoir pourquoi n'aboutit pas toujours là où on l'avait prévu…
Le sérieux des choses impossibles.
L'autre ressort du recueil tient à son goût de l'exactitude. Quand la Baleine cherche le Marin qu'elle compte avaler, elle reçoit des coordonnées très précises : cinquante degrés nord et quarante degrés ouest. L'Enfant d'Éléphant prépare son voyage avec cent livres de bananes, autant de canne à sucre et dix-sept melons. Même la « Précession des Équinoxes » vient faire un tour dans son histoire, sans explication supplémentaire.
Ce luxe de précisions donne aux inventions les plus fantaisistes un air de rapport dûment documenté. Plus la cause est invraisemblable, plus le récit l'entoure de détails qui lui donnent l'air vrai.
Voyez le Chameau. Il refuse obstinément de travailler et répond « Bof ! » à tous ceux qui viennent le chercher. Le Djinn finit par donner une forme à ce mot : le « bof » se retrouve sur son dos sous la forme d'une bosse. Le Rhinocéros, lui, a commencé par voler le gâteau d'un Parsi. Quand il enlève plus tard sa peau pour se baigner, le Parsi y glisse des miettes. Elles le démangent si fort qu'à force de se frotter contre un palmier, il plisse sa peau pour de bon.
La chaîne des causes tient. À l'intérieur de l'histoire, du moins. C'est assez pour que l'on suive l'explication et assez peu pour qu'elle reste drôle. Le plaisir vient de cette cause fabriquée sous nos yeux, parfaitement logique pendant quelques pages et parfaitement invraisemblable dès qu'on referme le livre.
« Mieux Aimée », tu suis ?
Il y a quelqu'un d'autre dans ces histoires. Le narrateur l'appelle « Mieux Aimée ». Il lui parle, attire son attention sur un détail et lui rappelle ce qu'elle ne doit surtout pas oublier. Dans l'histoire de la Baleine, les bretelles du Marin reviennent ainsi plusieurs fois avant que leur utilité apparaisse. On entend presque l'enfant qui écoute et attend la suite.
Cette présence change le ton. L'explication arrive dans une parole adressée, avec ses reprises et ses petits détours. Le titre anglais, Just So Stories, garde d'ailleurs la trace de leur naissance orale. Kipling a raconté que sa fille Josephine exigeait que certaines de ces histoires soient répétées sans qu'on en change un mot.
« Le Crabe qui jouait avec la Mer » pousse le jeu encore plus loin. Au commencement du monde, l'Aîné des Magiciens demande aux animaux de « jouer à être » ce qu'ils sont. L'Éléphant joue à être éléphant. En remuant la terre, il contribue à faire surgir l'Himalaya. La petite fille perchée sur l'épaule de l'Homme, appelée elle aussi « Mieux Aimée », observe ce qui se passe et intervient ensuite dans l'aventure. Elle participe ainsi à cette drôle de fabrication du monde.
Répondre, puis laisser repartir la question.
Les grands « pourquoi ? » de l'enfance sont parfois traités comme une rengaine. Les recherches sur les conversations entre jeunes enfants et adultes montrent pourtant qu'ils cherchent bel et bien des explications. Quand la réponse esquive ce qu'ils voulaient savoir, ils insistent. Lorsqu'elle les satisfait, il arrive qu'elle entraîne une nouvelle question sur le même sujet.
Histoires comme ça donne une forme littéraire très libre à ce mouvement. Rudyard Kipling fournit des causes, mais il les rend assez extravagantes pour qu'elles n'aient rien d'un verdict. Une trompe venue d'un crocodile, une bosse sortie d'un « Bof ! » : on a reçu une réponse et le monde paraît pourtant un peu plus curieux qu'avant.
C'est peut-être ce que ces histoires saisissent de plus juste dans la curiosité enfantine. Une réponse peut satisfaire la question du moment sans transformer le monde en problème résolu. Chez Kipling, il reste toujours quelque chose à demander.
Œuvres de fiction évoquées.
- Kipling, Rudyard. Histoires comme ça (Just So Stories, 1902). Traduit de l'anglais par Robert d'Humières et Louis Fabulet. Illustrations d'Étienne Delessert. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Cadet », 2002.
Pour aller plus loin.
- Le Paludier, Laurent. « “The Elephant's Child” de Rudyard Kipling. Voix d'enfance ou jeux d'adulte ? », dans Andy Arleo et Julie Delalande (dir.), Cultures enfantines. Universalité et diversité. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 349-359 (accès ouvert sur OpenEdition Books).



