Un renard qui ment comme il respire, un loup qui se lie d'amitié avec un lapin, un chien bleu qui surgit de nulle part, une mouette qui confie son œuf à un chat, un ours qui raisonne trop bien pour être tout à fait raisonnable : avouez que la ménagerie est étrange. Pourtant, ces cinq-là ont un point commun. Ils parlent des humains. Pas en les imitant servilement, pas en devenant de petits hommes à poils, à plumes ou à moustaches, mais en nous obligeant à faire un détour. Et si, pour mieux comprendre nos ruses, nos peurs, nos promesses et nos contradictions, il fallait parfois passer par l'animal ?

Renart, le héros qui ne donne pas l'exemple.

Couverture du Roman de Renart, adapté par Anne-Marie Cadot-Colin.
Le Roman de Renart
Adaptation d'Anne-Marie Cadot-Colin
Le Livre de Poche Jeunesse

Commençons par le moins recommandable. Renart n'est pas un modèle. Il trompe, manipule, se tire d'affaire, retourne la parole contre ceux qui croient le juger. Dans Le Roman de Renart, l'animal ne sert pas à attendrir : il sert à démasquer. Le roi, les barons, les juges, les religieux, les victimes elles-mêmes, tout ce petit monde animal ressemble furieusement à une société humaine où chacun protège ses intérêts. Renart ne sauve personne ou alors surtout lui-même. Est-ce un héros ? Oui, mais un héros de biais, un anti-héros qui nous rappelle que l'intelligence peut être drôle, brillante, inquiétante aussi. Il ne nous apprend pas à être meilleurs. Il nous montre très bien comment nous savons être pires.

Loulou, ou la peur apprivoisée.

Couverture de Loulou, de Grégoire Solotareff.
Loulou
Grégoire Solotareff
L'École des loisirs

Avec Loulou, de Grégoire Solotareff, le loup entre autrement dans la danse. Loulou est un jeune loup et Tom, son ami, est un lapin. Tout devrait les opposer. Le premier appartient au monde des prédateurs, le second à celui des proies. Mais l'album fait vaciller cette vieille évidence : et si le loup ne savait pas vraiment ce que signifie faire peur ? Tom apprend à Loulou des choses très civilisées, jouer, lire, compter, pêcher. Loulou, lui, lui apprend la peur. Le jeu dérape, l'amitié se fissure, puis revient. Loulou ne cesse pas d'être loup et c'est tant mieux. L'histoire devient plus forte parce qu'il reste une inquiétude dans ses dents, dans son rire, dans son corps de loup. On ne grandit pas en supprimant ce qui fait peur, mais en apprenant à le comprendre.

Chien Bleu, la confiance venue de l'étrange.

Couverture de Chien Bleu, de Nadja.
Chien Bleu
Nadja
L'École des loisirs

Chez Nadja, Chien Bleu n'a rien d'un bon toutou de salon. Il apparaît comme une masse bleue, silencieuse, au regard vert, splendide et inquiétante. Charlotte l'aime aussitôt, mais sa mère se méfie. On la comprend : d'où vient cet animal ? Est-il dangereux ? malade ? sauvage ? Dans Chien Bleu, la protection ne se présente pas sous une forme rassurante. Elle arrive par l'inconnu. Lorsque Charlotte se perd dans la forêt, c'est pourtant lui qui la retrouve, veille sur elle et affronte la menace. L'album parle ainsi d'une confiance difficile : celle qu'il faut parfois accorder à ce qui échappe aux catégories ordinaires. Vous aussi, vous auriez peut-être fermé la porte à Chien Bleu. Et vous auriez peut-être eu tort…

La mouette : tenir parole au vivant.

Couverture de l'Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler, de Luis Sepúlveda.
Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler
Luis Sepúlveda
Métailié

Dans Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler de Luis Sepúlveda, la mouette est en réalité double. Il y a Kengah, engluée par la marée noire, mais qui parvient à pondre avant de mourir. Et il y a Afortunada, la petite mouette née parmi les chats. Entre les deux, il y a Zorbas, le chat qui promet trois choses : ne pas manger l'œuf, en prendre soin, apprendre au poussin à voler. Voilà un drôle d'héroïsme : pas de bataille éclatante, mais une parole tenue. Les chats doivent accueillir une vie qui n'est pas la leur, aimer une petite mouette sans la transformer en chat, puis l'aider à devenir ce qu'elle est. L'écologie n'est pas ici un slogan. Elle passe par une relation et un apprentissage. Elle demande : que faisons-nous des vies fragiles que nos actions mettent en danger ?

Barnabé, l'ours qui pense trop droit.

Couverture de L'Ours Barnabé, de Philippe Coudray.
L'Ours Barnabé
Philippe Coudray
Mango Jeunesse

Et puis arrive Barnabé, l'ours de Philippe Coudray. Barnabé ne rugit pas, ne combat pas des monstres, ni ne cherche à conquérir quoi que ce soit. Il observe. Il déduit. Il applique aux situations ordinaires une logique si impeccable qu'elle finit par devenir déconcertante. La bande dessinée lui convient parfaitement : une case, une pause, un déplacement, un léger écart et le monde bascule. Au-delà d'être drôle, Barnabé est une petite machine philosophique. Il ne pense pas de travers, au fond. Il pense peut-être trop droit, dans un monde où nos habitudes ont rendu les évidences paresseuses.

Alors, que nous disent-ils ?

Renart démasque. Loulou apprend. Chien Bleu protège. La mouette, de Kengah à Afortunada, transmet et prend son envol. Barnabé décale. Aucun de ces animaux ne parle des humains de la même manière, mais tous refusent d'être de simples déguisements. Ils restent animaux, chacun avec son étrangeté : la ruse du goupil, les dents du loup, le mystère du chien, la vulnérabilité de l'oiseau, la logique tranquille de l'ours. C'est précisément pour cela qu'ils nous touchent. Ils ne nous tendent pas un miroir bien poli ; ils nous regardent de côté. Et dans ce regard oblique, nous découvrons quelque chose de nous-mêmes : notre violence, notre peur, notre besoin de lien, notre capacité à promettre, notre drôle de manière de trouver normal ce qui ne l'est peut-être pas.

Œuvres de fiction évoquées.

  • Cadot-Colin, Anne-Marie. Le Roman de Renart. Paris : Le Livre de Poche Jeunesse, 2014.
  • Solotareff, Grégoire. Loulou. Paris : L'École des loisirs, 1989.
  • Nadja. Chien Bleu. Paris : L'École des loisirs, 1989.
  • Sepúlveda, Luis. Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler. Traduit de l'espagnol par Anne-Marie Métailié. Paris : Métailié, 1996.
  • Coudray, Philippe. L'Ours Barnabé, t. 7 : Comme un poisson dans l'eau. Paris : Mango Jeunesse, 2002.

Pour aller plus loin.

  • Nières-Chevrel, Isabelle. Introduction à la littérature de jeunesse. Paris : Didier Jeunesse, 2009 (notamment le chapitre « Le petit zoo de l'enfance »).
  • Gaiotti, Florence. « L'animal, d'hier à aujourd'hui ». La Revue des livres pour enfants, n° 308, 2019.
  • Prince, Nathalie et Thiltges, Sébastian (dir.). Éco-graphies. Écologie et littératures pour la jeunesse. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2018.
  • Haraway, Donna. Manifeste des espèces compagnes. Chiens, humains et autres partenaires. Traduit de l'anglais par Jérôme Hansen. Paris : Climats/Flammarion, 2019.
  • Simon, Anne. Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique. Marseille : Wildproject, 2021.