On croit connaître Babel. Une tour monte vers le ciel, les bâtisseurs parlent d'abord la même langue, puis leurs mots cessent soudain de coïncider. Le chantier se défait dans la confusion et chacun repart de son côté. Cette scène est devenue si familière que « tour de Babel » sert encore à désigner un lieu où les langues se croisent sans parvenir à s'accorder.
Les livres pour la jeunesse se sont pourtant amusés à déplacer cette image. Certains reprennent le récit traditionnel, d'autres en changent profondément la perspective. La tour, la ville, l'exil ou le simple surgissement d'un mot étranger leur permettent alors de poser une question qui dépasse largement le vieux mythe : vivre ensemble suppose-t-il vraiment de parler tous de la même façon ?
Une tour pour faire tenir le monde.

Francine Vidal
Illustrations d'Élodie Nouhen
Didier Jeunesse
Dans La Tour de Babel de Francine Vidal et Élodie Nouhen, on retrouve le récit le plus familier. Les hommes partagent d'abord une langue commune et, sous l'impulsion de Nemrod, entreprennent une construction toujours plus haute. À mesure que la tour s'élève, ceux qui travaillent au sommet se coupent de ceux qui restent en bas. Le rêve de grandeur installe peu à peu une hiérarchie, puis la mésentente gagne le chantier. Les langues se multiplient et les bâtisseurs se dispersent.
L'album donne ainsi une forme très lisible à l'imaginaire traditionnel de Babel. La hauteur du monument rend visible la démesure et la confusion linguistique transforme une entreprise collective en expérience de l'éloignement.

François Place
Gallimard Jeunesse
François Place prend un chemin bien différent dans son superbe album Rois et reines de Babel. Chez lui, les ouvriers viennent de plusieurs régions et ne parlent déjà pas tous la même langue. Babel est donc, dès sa naissance, un chantier cosmopolite : plusieurs langues y coexistent avant même que la tour ait pris forme. Ce qui fascine Nemrod, c'est la puissance du bâtiment, assez gigantesque pour contenir une ville et inscrire son nom dans la durée.
L'architecture occupe une place considérable dans les images. La tour envahit l'espace et ramène les personnages à une échelle minuscule. On comprend presque physiquement l'ivresse d'un projet qui prétend dépasser toutes les mesures ordinaires.
Mais François Place ne fige pas Babel dans cette première ambition. Les règnes passent, la ville se transforme. Aux volontés de conquête succèdent parfois les jardins. Les livres et les savoirs prennent à leur tour place dans la cité. Le même lieu peut concentrer la puissance ou devenir un carrefour.
Ce déplacement change beaucoup de choses. La diversité n'apparaît plus comme la cause du désordre. Ce qui devient inquiétant, c'est plutôt le rêve de faire tenir des êtres différents dans une seule grandeur, sous une volonté unique.
Quand on ne sait plus lire le monde.

Shaun Tan
Dargaud
Que reste-t-il de Babel quand on retire la tour ? Dans la BD Là où vont nos pères de Shaun Tan, l'incompréhension quitte le mythe pour devenir une expérience intime.
Un homme quitte sa femme et sa fille pour émigrer seul dans un pays dont il ignore tout. Les signes écrits lui sont indéchiffrables. Les usages lui échappent et même les animaux semblent appartenir à un autre monde. Or l'ouvrage est sans paroles : aucun narrateur ne vient expliquer au lecteur ce qu'il faudrait comprendre.
Nous voilà placés dans une situation proche de celle du personnage. Il faut observer davantage, interpréter un geste, revenir sur une image. Le migrant mime ce qu'il cherche, dessine parfois. Des inconnus l'aident et quelque chose devient peu à peu partageable.
Shaun Tan ne transforme jamais pour autant la langue étrangère en un code qui deviendrait soudain transparent. La compréhension se construit par fragments, avec des tâtonnements. Lorsque sa famille l'a rejoint, sa fille est à son tour capable d'orienter une nouvelle arrivante perdue dans la ville. L'étrangeté n'a pas disparu : l'ancien nouveau venu a simplement appris assez de ce monde pour pouvoir accueillir quelqu'un d'autre.
Comprendre sans connaître tous les mots.

Elsa Valentin
Illustrations de Florie Saint-Val
Syros
Chaprouchka d'Elsa Valentin et Florie Saint-Val pousse cette idée vers le jeu. L'album reprend le Petit Chaperon rouge en faisant entrer dans le récit des mots venus de nombreuses langues. L'intrigue elle-même s'amuse avec le conte connu : Wolfy Loupo arrive avant Chaprouchka chez Grand-mama mais refuse de jouer jusqu'au bout son rôle de grand méchant loup et l'histoire bifurque.
Le lecteur ne reconnaît évidemment pas tous les mots. Pourtant, il ne perd pas le fil. La mémoire du conte lui fournit des repères, l'image et le contexte font le reste. Certaines expressions demeurent obscures et, curieusement, cela ne gêne guère. On comprend assez pour continuer.
Voilà peut-être le contre-pied le plus vif à la Babel traditionnelle : plusieurs langues ne produisent pas forcément le chaos. Elles peuvent demander un peu plus d'attention, provoquer une hésitation, faire entendre autrement une histoire que l'on croyait connaître par cœur.

Alain Serres
Illustrations de Fred Sochard
Rue du monde
Le Livre qui parlait toutes les langues, livre-CD d'Alain Serres et Fred Sochard, prolonge cette idée. Un petit garçon y échappe au loup grâce à un livre magique qui recommence sans cesse son histoire dans une langue nouvelle. Le récit change de sonorité sans perdre son fil.
Alors, faut-il vraiment regretter le temps où tout le monde aurait parlé pareil ? Les livres pour la jeunesse répondent chacun à leur manière. Certains conservent la force de l'ancienne image de Babel, d'autres imaginent ce qui devient possible une fois admis que les mots ne seront jamais les mêmes pour tous.
Babel cesse alors d'être seulement le nom d'un échec. Elle devient aussi une très belle question de littérature : comment faire passer une histoire quand les mots ne sont pas les mêmes pour tout le monde ?
Œuvres de fiction évoquées.
- Vidal, Francine et Nouhen, Élodie (ill.). La Tour de Babel. Paris : Didier Jeunesse, 2007.
- Place, François. Rois et reines de Babel. Paris : Gallimard Jeunesse, 2020.
- Tan, Shaun. Là où vont nos pères. Paris : Dargaud, 2007.
- Valentin, Elsa et Saint-Val, Florie (ill.). Chaprouchka. Paris : Syros, 2020.
- Serres, Alain et Sochard, Fred (ill.). Le Livre qui parlait toutes les langues. Livre-CD. Voisins-le-Bretonneux : Rue du monde, 2013.
Pour aller plus loin.
- Parizet, Sylvie. Babel : ordre ou chaos ? Nouveaux enjeux du mythe dans les œuvres de la Modernité littéraire. Grenoble : UGA Éditions, 2010.
- Maillard, Nadja. « Les livres plurilingues dans l'édition jeunesse 1975-1995 ». Le français aujourd'hui, n° 215, 2021/4, p. 13-22.



