Et si le plus grand héros de la fratrie était justement celui qu'on ne voyait pas ? Dans le conte du Petit Poucet, Charles Perrault ne nous offre ni un chevalier, ni un prince, ni un enfant choisi par une fée. Il nous donne un garçon presque effacé et si petit qu'on l'a nommé d'après un pouce. Un enfant que l'on sous-estime, que l'on plaint à peine, que l'on oublie presque. Et pourtant, un enfant qui sauvera tout le monde.
Le pouvoir de celui qui écoute.
Gravure de Gustave Doré (1862)
Dès le début, Perrault prend soin de déplacer notre regard. Le Petit Poucet est « fort petit », souffre-douleur de la maison. Ses frères le méprisent parce qu'il parle peu. Mais ce silence n'est pas vide car, nous dit-il, « s'il parlait peu, il écoutait beaucoup ». Voilà peut-être la clé du conte. Poucet ne domine pas, il observe. Il n'impose pas sa parole, il recueille celle des autres. Il est justement le seul à entendre ce que les adultes croient pouvoir décider entre eux : abandonner les enfants dans la forêt parce qu'il n'y a plus de pain.
Le conte est dur, plus dur qu'on ne s'en souvient parfois. Les parents ne sont pas de simples monstres. Ils sont pris dans la famine, dans l'impossibilité de nourrir leurs sept garçons. Mais cela n'efface pas tout. Que devient l'enfance quand ceux qui devraient protéger ne le peuvent plus ? La forêt, alors, n'est pas que ce décor récurrent de conte. Elle représente aussi le lieu où l'enfant pauvre peut disparaître.
Cailloux blancs, miettes perdues.
Gravure de Gustave Doré (1862)
Poucet répond d'abord par une ruse minuscule : les fameux cailloux blancs ramassés au bord du ruisseau. Rien de spectaculaire, rien de magique. Pas d'épée, pas de baguette, pas de formule. Seulement de petits signes déposés dans le chemin, comme si l'intelligence enfantine consistait d'abord à ne pas perdre la trace du retour. Et cela marche, car les enfants rentrent à la maison.
La deuxième fois, pourtant, la ruse échoue. Poucet, n'ayant pu prendre des cailloux, sème des miettes de pain. Les oiseaux les mangent. Ce détail est important car il met en avant que l'intelligence du héros n'est pas infaillible. Poucet n'est pas un petit génie invincible. Comme chacun, il essaie, se trompe, puis recommence. La grandeur du plus petit est surtout de ne pas s'effondrer quand le monde déjoue ses plans.
Chez l'ogre : lire les signes.
Gravure de Gustave Doré (1862)
Lorsque les enfants arrivent chez l'ogre, le conte bascule dans une horreur presque théâtrale : l'odeur de « chair fraîche », le grand couteau, la peur d'être mangé. Face à cette force dévorante, Poucet ne combat pas. Comment le pourrait-il ? Il observe, encore une fois. Il comprend que l'ogre, dans la nuit, reconnaîtra les garçons captifs à leurs bonnets et ses propres filles à leurs couronnes d'or. Alors le héros décide d'intervertir les signes : les couronnes sur la tête des garçons, les bonnets sur celle des filles.
C'est terrible, bien sûr. Le conte ne donne pas à la survie le visage confortable d'une morale douce. L'épisode dit quand même quelque chose de très fort, car ce n'est pas parce que Poucet devient plus puissant que l'ogre qu'il triomphe. Il gagne parce qu'il comprend mieux que lui la situation. L'ogre possède la force, la maison, le couteau, les bottes de sept lieues. Poucet, lui, possède le coup d'œil, le sang-froid et sait s'emparer du bon moment.
Et nous, adultes lecteurs, n'avons-nous pas parfois tendance à chercher la grandeur du côté du spectaculaire ? Charles Perrault nous oblige à regarder ailleurs, vers les gestes presque invisibles et les stratégies de ceux qui n'ont pas de place à eux.
Des bottes trop grandes pour lui ?
Gravure de Gustave Doré (1862)
Reste l'objet merveilleux : les bottes de sept lieues. Elles appartiennent à l'ogre, mais Poucet s'en empare. Là encore, la magie est conquise, pas offerte. Les bottes sont d'abord « fort grandes et fort larges », mais parce qu'elles sont fées, elles s'ajustent à celui qui les chausse. L'image est magnifique : l'enfant ne reçoit pas un pouvoir taillé pour lui, il fait entrer à sa mesure un pouvoir de géant.
La fin du conte garde d'ailleurs une ambiguïté savoureuse. Dans une version, Poucet obtient les richesses de l'ogre par une nouvelle ruse. Dans une autre, il devient courrier du roi, gagne de l'argent, enrichit sa famille, achète des charges pour son père et ses frères. Dans tous les cas, celui qu'on méprisait devient celui qui nourrit, relève et établit les siens. En quelque sorte, il transforme la survie en puissance sociale.
Grandir sans cesser d'être petit.
C'est là que Le Petit Poucet reste si actuel. Il ne raconte pas seulement qu'un petit peut battre un grand. Ce serait trop simple. Il raconte qu'il existe une intelligence propre aux situations de faiblesse, qui consiste à écouter quand les autres parlent trop vite, à repérer les signes, à tirer parti de presque rien, à avancer de biais, à faire du détour une route.
Poucet ne devient pas grand contre sa petitesse. Il devient grand par elle. Parce qu'il est petit, il passe inaperçu. Parce qu'il est silencieux, il entend. Parce qu'il est vulnérable, il anticipe.
Alors, la prochaine fois que l'on croisera un petit caillou blanc dans une histoire, un détail minuscule, un enfant qu'on croyait secondaire, méfiance ! C'est peut-être là que commence la vraie aventure. Chez Perrault, la grandeur n'a pas toujours de grands airs. Parfois, elle tient dans une poche d'enfant, entre quelques cailloux, beaucoup d'écoute et l'art obstiné de rester vivant.
Pour aller plus loin.
- Perrault, Charles. Contes. Textes établis et présentés par Marc Soriano. Paris : GF-Flammarion, 1991.
- Belmont, Nicole. Petit Poucet rêveur. La poésie des contes merveilleux. Paris : José Corti, 2017.
- Soriano, Marc. Les Contes de Perrault. Culture savante et traditions populaires. Paris : Gallimard, 1968 ; éd. revue, 1977.
- Darnton, Robert. Le Grand Massacre des chats. Attitudes et croyances dans l'ancienne France. Traduit de l'anglais par Marie-Alyx Revellat. Paris : Robert Laffont, 1985.
- Hippolyte, Jean-Louis. « Étude comparée du Petit Poucet de Perrault et de Hänsel et Gretel des frères Grimm ». Merveilles & contes, vol. 5, n° 2, 1991, p. 390-402.