Couverture du Mystérieux chevalier sans nom, de Cornelia Funke et Kerstin Meyer (Bayard Jeunesse).
© Cornelia Funke, ill. Kerstin Meyer / Bayard Jeunesse.
Titre Le mystérieux chevalier sans nom
Texte Cornelia Funke
Illustrations Kerstin Meyer
Traduction Anne Bideault
Titre original Der geheimnisvolle Ritter Namenlos (Fischer Taschenbuch Verlag, 2001)
Édition française Bayard Jeunesse, 2005
Genre Album narratif, conte de chevalerie détourné

Thèmes principaux : princesse, chevalerie, tournoi, ruse, apprentissage, liberté de choisir, refus du mariage imposé.

Une princesse que personne ne sait vraiment regarder.

Violette naît dans un royaume où l'éducation des garçons semble toute tracée : monter à cheval, manier la lance et l'épée, se tenir à table, parler fort, commander les valets, les chiens et les chevaux. Lorsqu'elle arrive, personne ne sait dire au roi ce qu'il faut enseigner à une fille. Elle reçoit donc la même formation que ses trois frères.

Mais l'album ne se contente pas d'imaginer une princesse qui ferait « comme les garçons ». Violette est plus petite, plus délicate, moquée par ses frères, empêtrée dans une armure trop lourde. Sa force ne vient pas d'une imitation parfaite du modèle viril. Elle invente peu à peu une autre manière de faire.

Apprendre autrement.

La scène essentielle se joue la nuit. Violette s'échappe du château pour s'entraîner en secret. Elle apprend « à sa manière » : sans crier, sans coups d'éperons, avec calme et douceur. Là se trouve le vrai déplacement du livre. La princesse ne gagne pas parce qu'elle devient plus brutale que les autres mais parce qu'elle oppose à leur force spectaculaire une agilité, une patience et une intelligence du mouvement.

Les illustrations accompagnent finement ce renversement. Les chevaliers, les chevaux, les lances et les corps cabossés composent un théâtre burlesque où la virilité guerrière paraît vite ridicule. Kerstin Meyer donne au tournoi une allure de joyeux désordre : les armures brillent, les cavaliers tombent, les postures héroïques se dégonflent. Le rire désacralise un monde où les filles peuvent devenir des prix à remporter.

Changer les règles du jeu.

Lorsque le roi annonce que la main de Violette sera offerte au vainqueur d'un tournoi, l'héroïne refuse violemment cette logique. Même l'aide bienveillante de son plus jeune frère ne lui suffit pas, elle veut « régler cette affaire » elle-même. Le jour venu, Emma prend sa place sous un voile tandis que Violette entre en lice dans une armure noire. Le mystérieux chevalier sans nom renverse tous les adversaires, y compris les trois princes.

La révélation finale est savoureuse : le chevalier sans nom, c'est Violette. Elle ne demande pas la permission d'exister autrement. Elle oblige le roi et les chevaliers à constater ce qu'elle sait faire. Sa récompense est alors de fixer elle-même la condition du mariage : seul celui qui vaincra le chevalier sans nom pourra l'épouser.

La fin, très rapide, peut interroger : Violette épouse finalement le jardinier du château. Mais ce mariage n'est plus présenté comme le prix d'un tournoi ni comme la conséquence d'une décision paternelle. Il apparaît, dans l'économie du récit, comme un choix qui échappe à la compétition chevaleresque. C'est pourquoi l'album reste une belle occasion pour penser les héroïnes qui refusent le rôle écrit pour elles. Violette ne détruit pas le conte de chevalerie. Au contraire, elle s'y glisse, le retourne, puis repart au galop.

© Bayard Jeunesse · Cornelia Funke, ill. Kerstin Meyer, trad. Anne Bideault.