Thèmes principaux : loup, lapin, livre et lecture, bibliothèque, peur, prédation, mise en abyme, fiction et réalité, matérialité du livre, humour noir.
Un lecteur trop absorbé.
Lapin va à la bibliothèque et emprunte un livre consacré aux loups. Il y découvre leur vie en meute, leurs lieux d'habitat et quelques caractéristiques physiques, avant d'en arriver à leur alimentation. Rien de très inquiétant pour qui croit encore avoir affaire à un documentaire. Lapin lit d'ailleurs avec une telle application qu'il tarde à voir ce que l'image révèle déjà au lecteur.
Au début, le loup appartient aux pages que Lapin tient entre ses pattes. Puis il commence à en sortir. Ses griffes apparaissent dans l'espace du personnage et sa fourrure finit par occuper presque toute la double page. Emily Gravett a expliqué la logique de cette progression : le fond crème correspond au monde de Lapin, le noir et blanc à celui du documentaire, tandis que le rouge accompagne le danger. Plus Lapin s'absorbe dans sa lecture, plus le monde du livre gagne du terrain.
Quand le livre devient l'histoire.
Le trouble commence en réalité avant même le récit. Tampons, carte de prêt et documents de bibliothèque font de l'album un objet qui semble avoir circulé entre plusieurs lecteurs. La bibliothèque fréquentée par Lapin porte le nom malicieux de « Les Levrauts ». Plus loin, des courriers adressés à C. Lapin, « Impasse du Terrier », prolongent encore l'histoire. La fiction s'installe ainsi jusque dans les marges du livre que nous tenons.
La scène décisive pousse le jeu à son terme. Le texte documentaire aborde le régime alimentaire du loup et évoque les petits mammifères. La phrase s'arrête sur « et… ». Vient alors une page rouge, lacérée. Un morceau de papier apporte finalement les mots « les lapins ». Emily Gravett ne montre aucune attaque. Quelques indices suffisent pour que le lecteur comprenne ce qui a probablement eu lieu.
Une fin qui reste ouverte.
L'album offre ensuite aux lecteurs « plus sensibles » une autre version des faits. Le loup serait végétarien. Il partagerait une tartine de confiture avec Lapin et tous deux deviendraient amis. Cette réparation est si commode qu'elle invite aussitôt à la méfiance. Les traces laissées ailleurs dans le livre demeurent, notamment les rappels successifs adressés à Lapin parce que l'ouvrage emprunté n'a pas été rendu…
C'est là que Les loups trouve sa force particulière. Emily Gravett reprend la vieille peur du loup dévorateur, mais elle fait surtout de la lecture le moteur de son histoire. Lapin entre si profondément dans son livre que celui-ci finit par envahir son monde. Nous voyons le danger avant lui, puis nous devons décider nous-mêmes ce que signifient les traces laissées sur les pages. Texte, image et objet-livre travaillent ainsi ensemble, avec une précision remarquable, pour produire cette inquiétante drôlerie.
© Kaléidoscope · Emily Gravett, trad. Élisabeth Duval.



