Une moufle perdue, cinq animaux transis.
Un petit garçon rentre chez sa grand-mère après avoir joué dans la neige et découvre qu'il a perdu une moufle. Ils la chercheront le lendemain. Pour l'heure, sa grand-mère lui sert une tasse de chocolat chaud.
Pendant ce temps, un écureuil trouve la moufle. Ses « petons » sont glacés. Il se glisse à l'intérieur et s'endort. Un lapin demande bientôt à le rejoindre, puis un renard. À partir du lapin, chaque nouvel arrivant entend d'abord qu'il n'y a plus de place. Il insiste et les occupants finissent par le laisser entrer.
L'arrivée de l'ours paraît devoir clore l'affaire. À force de pousser et de se tortiller, il réussit pourtant à se loger dans la laine. Une minuscule souris réclame alors un dernier coin. Tous retiennent leur souffle pendant qu'elle se glisse à l'intérieur. Lorsque l'ours, le renard, le lapin et l'écureuil respirent enfin un grand coup, la moufle craque et les projette dans la neige. Ils repartent chercher ailleurs de quoi se réchauffer.
Le lendemain, le garçon et sa grand-mère ne retrouvent que des fils éparpillés. Elle lui promet de tricoter une nouvelle moufle.
Une histoire que la voix fait grandir.
Le récit avance par reprises. Un animal grelotte, demande à entrer, essuie un refus, puis obtient gain de cause. On comprend vite ce qui va se passer et c'est précisément le plaisir : les paroles deviennent familières tandis que la situation se dérègle un peu plus à chaque page.
La traduction de Julie Guinard exploite franchement le son. Les animaux arrivent en faisant « Ag-g-g-g-g-glaglagla ». L'effort de l'ours étire le mot « poussssssa ». À voix haute, ces déformations invitent à jouer les personnages et à reprendre les formules. C'est le principe du récit en randonnée, fondé sur la répétition et l'anticipation.
Une image de plus en plus à l'étroit.
Barbara McClintock dessine les animaux avec précision. Le sérieux du trait rend d'autant plus drôle leur entassement impossible. D'abord petite dans l'étendue blanche, la moufle se distend jusqu'à devenir une énorme masse rouge.
Certaines pages montrent plusieurs moments d'une même action. Au craquement final, cette progression ordonnée vole en éclats : les fils rouges envahissent la double page et s'enroulent autour des corps renversés. Les pages de garde entièrement rouges prolongent la couleur de la moufle dans le livre lui-même. Cet accord entre la formule répétée et l'image qui enfle fait la vraie réussite de l'album.
Accueillir jusqu'à l'éclatement.
Les animaux cèdent chaque fois à celui qui souffre du froid, mais leur hospitalité détruit finalement le refuge commun. Le récit garde cette contradiction ouverte. Il laisse le lecteur goûter l'absurdité de la situation et se demander quand une place supplémentaire devient une place de trop.
La chaleur se trouve dans le cadre familial du récit. La grand-mère prépare d'abord du chocolat au garçon, puis se remet à tricoter « parce qu'elle l'aimait beaucoup ». Le péritexte prolonge ce retour au foyer avec une recette de chocolat chaud. Il indique aussi que ce conte très populaire serait originaire d'Ukraine et qu'il en existe de nombreuses variantes.
Pour aller plus loin.
Anouk Dumont, Séverine De Croix et Jean-Louis Dufays, « Les albums "en randonnée" entre tradition orale et créativité graphique », Fabula-LhT, no 32, 2024 : un article en accès libre sur la structure répétitive de ces récits, leur héritage oral et leur réception par les jeunes enfants.
© Circonflexe · Jim Aylesworth · Barbara McClintock.

