Il suffit parfois qu'un personnage ouvre un vieux cahier pour que le récit change de profondeur. Jusque-là, nous avancions avec lui dans le présent de l'histoire. Puis une date apparaît en haut d'une page, une écriture inconnue se met à parler. Quelqu'un semble revenir d'un temps où le héros n'était pas encore là.
La littérature de jeunesse aime ces objets qui ont déjà servi avant que l'histoire commence. Une lettre a été écrite pour quelqu'un, un journal a recueilli des journées dont son auteur ignorait encore la suite, une photographie garde trace d'un instant alors que presque tout ce qui l'entourait a disparu. Carnets, correspondances, albums de famille ou boîtes de souvenirs ont ainsi un pouvoir particulier : ils suggèrent qu'une vie existait avant notre arrivée.
Philippe Lejeune, spécialiste des écritures autobiographiques, a donné du journal une définition étonnamment simple : une « série de traces datées »1. Le mot traces ouvre largement la perspective. Il rapproche la page écrite de la photographie, du billet glissé entre deux feuillets ou de la fleur séchée dans un cahier. Tous ont quelque chose à dire du temps, précisément parce qu'ils en ont réchappé.
Écrire avant de savoir.
Le mot le plus troublant d'un journal intime est peut-être « aujourd'hui ».

Géva Caban
ill. Zina Modiano
Gallimard Jeunesse
Celui qui raconte longtemps après les faits sait déjà ce que certains événements sont devenus. Celui qui tient son journal, lui, écrit au milieu de sa vie. Françoise Simonet-Tenant, chercheuse en littérature et spécialiste des écritures de l'intime, insiste sur ce rapport particulier du journal au temps : la page enregistre un présent dont la suite demeure inconnue2. Une inquiétude peut se révéler sans objet, un espoir être déçu. Au moment d'écrire, rien n'est encore joué.
Je t'écris, j'écris…, de Géva Caban, fait sentir cette proximité entre l'événement et sa mise en mots. Pendant les vacances, une jeune fille écrit chaque jour au garçon qu'elle aime et dont elle attend les réponses. Les lettres se succèdent tandis que le courrier espéré tarde. Quand elle n'a plus de timbres, elle commence un journal. Le récit passe alors de la lettre adressée à l'écriture pour soi, sans perdre son rythme quotidien. La plage, les rencontres, l'attente amoureuse entrent dans le cahier au fur et à mesure qu'elles sont vécues.

Sandrine Pernusch
ill. Ginette Hoffmann
Casterman
Dans le roman Mon je-me-parle de Sandrine Pernusch, le besoin d'écrire naît autrement. Après la mort de sa tortue, jusque-là sa confidente, Chloé se tourne vers son journal qu'elle baptise son « Je-me-parle ». Pendant plusieurs mois, elle y dépose ce qui agite sa vie d'enfant : les changements familiaux, l'école, ses colères et ses inquiétudes. Le cahier lui offre un endroit où ce qui était confus peut se formuler en mots.
Ces deux ouvrages de fiction ne font donc pas du journal un simple réservoir de confidences. L'écriture accompagne une expérience encore mouvante. C'est ce que la fiction doit réussir à imiter : l'auteur a construit son histoire, mais son personnage doit sembler avancer sans connaître la page suivante. Un rendez-vous manqué, une remarque insignifiante ou une date en tête de page suffisent parfois à donner ce sentiment. Ce qui est devenu du passé pour nous était encore un présent incertain pour celui qui écrivait.
Cette différence devient plus sensible lorsqu'un autre personnage retrouve le cahier des années plus tard. Il connaît parfois l'issue d'une histoire que son auteur ne pouvait pas connaître. Le temps du document et celui de sa lecture cessent alors de coïncider.
La lettre garde l'absence.
La lettre naît d'une situation plus simple : quelqu'un est ailleurs.

Gauthier David
ill. Marie Caudry
Casterman
Françoise Simonet-Tenant, cette fois dans ses travaux sur la correspondance, rappelle que la lettre cherche à maintenir une relation malgré la distance3. Le papier transporte une parole, mais il ne fait pas revenir celui qui l'a écrite. C'est cette tension qui donne aux correspondances une part de leur émotion.
Dans l'album Les Lettres de l'ourse de Gauthier David et Marie Caudry, l'ourse écrit à l'oiseau parti hiverner loin d'elle. Elle lui donne de ses nouvelles, puis, l'absence devenant trop lourde, elle part le rejoindre et continue à lui écrire pendant son voyage. La correspondance accompagne donc le déplacement. Les lettres rapprochent l'absent, sans suffire à le remplacer.

Timothée de Fombelle
ill. Isabelle Arsenault
Gallimard Jeunesse
Capitaine Rosalie de Timothée de Fombelle et Isabelle Arsenault déplace légèrement la question. En 1917, Rosalie a cinq ans et demi. Son père est au front et, pendant que sa mère travaille à l'usine, elle passe ses journées au fond de la classe des grands. Elle semble rêver et dessiner. En réalité, elle s'est donné une mission : apprendre à lire. Des lettres du père arrivent à la maison, mais Rosalie soupçonne que sa mère, pour la protéger, ne lui en lit pas les véritables mots. Savoir lire signifie alors accéder elle-même à ce qui lui est caché. La lettre devient le lieu où se rencontrent le désir de protection de l'adulte et le besoin de savoir de l'enfant.

Élisabeth Brami
ill. Carole Gourrat
Nathan
Avec Chère Madame ma grand-mère d'Élisabeth Brami, la lettre ouvre cette fois un passage vers une histoire familiale antérieure. Olivia, bientôt treize ans, trouve dans les affaires de sa mère une enveloppe non ouverte, retournée à son expéditeur. Le nom qui figure dans l'adresse correspond à celui qu'elle avait déjà remarqué au dos d'une photographie. Elle décide d'écrire à cette femme. La première réponse est peu encourageante. D'autres suivent pourtant et onze lettres vont progressivement faire apparaître une relation en même temps qu'un secret familial.
L'enveloppe trouvée au début du livre a déjà une histoire avant qu'Olivia ne s'en empare. Elle a été écrite, envoyée, retournée puis conservée. Olivia arrive après tous ces gestes. Lorsqu'elle relance la correspondance, elle remet en circulation quelque chose qui semblait arrêté.
L'historien Philippe Artières et le sociologue Jean-François Laé se sont précisément intéressés à cette seconde vie des papiers personnels4. Une lettre peut commencer comme un message ordinaire et finir, des années plus tard, dans un carton familial. Son statut a changé : elle est devenue l'une des traces à partir desquelles quelqu'un tentera de comprendre ceux qui l'ont précédé.
Il reste alors une gêne que les récits exploitent volontiers. La lettre porte un nom, une formule d'adresse, parfois une signature. Elle rappelle sans cesse qu'elle avait un destinataire. Quand nous la lisons avec un personnage qui la découvre longtemps après, nous entrons dans une conversation où personne ne nous avait invités.
Une autre vie derrière la personne que l'on connaît.
Cette indiscrétion devient plus sensible encore avec le journal. Un cahier peut avoir été écrit précisément parce que son propriétaire pensait y être seul.

Jean-François Chabas
Casterman
Dans le roman Les Secrets de Faith Green de Jean-François Chabas, Mickey supporte mal l'arrivée de son arrière-grand-mère. Faith vient du Montana et doit partager sa chambre avec lui. Elle apporte aussi un ancien journal, un cahier recouvert de cuir rouge qu'elle conserve au fond de sa valise. Elle l'avait commencé en 1922, lorsqu'elle avait douze ans.
Lorsque Mickey le lit, une autre Faith apparaît. La vieille dame difficile avec laquelle il vit a été une jeune fille prise dans les aventures et les dangers de l'Amérique de la Prohibition. Le cahier fait tenir ensemble deux âges que Mickey aurait eu du mal à rapprocher.
Cette découverte touche à une expérience familiale très simple. Nous connaissons surtout nos parents ou nos grands-parents à partir de la place qu'ils occupent auprès de nous. Puis une photographie de classe, un souvenir raconté à table ou quelques pages conservées révèlent soudain qu'ils ont eu une vie qui ne nous contenait pas encore. Ils ont eu des camarades inconnus, des peurs dont nous ne savions rien. Même leur visage était autre.
Les recherches de la sociologue Anne Muxel sur la mémoire familiale montrent combien ces récits transmis contribuent à la manière dont chacun se situe dans sa famille5. Le passé n'est pas reçu comme un bloc intact. Chaque génération le reprend depuis son propre présent et lui donne de nouvelles significations. Ce qui arrive à Mickey en fournit une belle illustration : comprendre une partie de la jeunesse de Faith change la relation qu'il entretient avec la vieille femme qui se trouve devant lui.
Mais il a fallu pour cela ouvrir son journal.
La littérature fait facilement de cette transgression un moteur de l'intrigue. Dans la vie ordinaire, la question est moins confortable. Un journal caché au fond d'une valise est encore un objet privé. La mort elle-même ne règle pas toujours le problème : les papiers que l'on retrouve dans un grenier n'étaient pas nécessairement destinés à devenir un héritage. C'est une tension féconde pour les récits. Le désir de connaître le passé se heurte au secret que le document avait peut-être vocation à garder.
Quand la page devient objet.
Certains livres racontent qu'une lettre ou un journal existe. D'autres nous donnent presque l'impression de l'avoir sous les yeux.
L'album dispose pour cela de ressources particulières. Sophie Van der Linden, spécialiste de la littérature pour la jeunesse et de l'album, a montré combien son sens dépend de l'organisation de la double page et de l'interaction entre texte, image et support6. Une feuille représentée peut avoir une autre couleur, une photographie sembler collée sur la page. Ailleurs, l'écriture manuscrite prend la place de la typographie habituelle. Le lecteur doit alors regarder autant que lire.

Philippe Barbeau
ill. Fabienne Cinquin
L'Atelier du poisson soluble
L'album Le Type : pages arrachées au journal intime de Philippe Barbeau de Philippe Barbeau et Fabienne Cinquin pousse loin cette illusion documentaire. Le narrateur consigne dans son journal l'hostilité qu'il éprouve envers un homme de la rue qu'il appelle simplement « le Type ». Un jour, la pierre qu'il lui destine atteint une vieille dame. La rencontre avec cette femme qui sait raconter des histoires va peu à peu déplacer son regard.
Ce cheminement nous parvient sous la forme de prétendues « pages arrachées ». Le fond quadrillé, l'écriture manuscrite à l'encre violette, les dessins et les collages donnent au livre l'apparence d'un véritable cahier personnel. Le titre lui-même suggère que nous ne disposerions que de fragments sauvés d'un ensemble plus vaste.
Certains procédés de l'ouvrage rappellent le carnet de voyage : objets recueillis, observations consignées, assemblage de traces. Le rapprochement ne signifie pas que Le Type soit un récit de voyage. Il éclaire plutôt une propriété commune à ces supports.
Le critique littéraire Adrien Pasquali, spécialiste des récits de voyage, a montré que le carnet tire une partie de sa force de l'impression d'avoir accompagné le déplacement7. Une date et quelques notes donnent le sentiment que l'écriture se faisait presque au même rythme que l'expérience. Le voyageur avançait et son cahier avançait avec lui.
Cette proximité reste une construction. Noter implique déjà de choisir. On garde un paysage, on oublie une conversation. Il arrive aussi que les notes soient reprises plus tard. Mais le carnet conserve quelque chose du cheminement : une page paraît avoir été écrite avant que la suivante puisse l'être.
Le livre jeunesse peut rendre cette sensation très concrète. Quand le personnage feuillette un journal et que nous tournons nous-mêmes la page, les deux gestes se rapprochent. L'objet fictif et le livre réel semblent un instant se superposer. Nous ne regardons plus seulement le personnage lire : nous lisons presque avec lui.
Les boîtes ne racontent pas comme les albums.
Les traces ont aussi besoin d'un endroit où dormir.

Françoise Legendre
Éditions Thierry Magnier
Le philosophe Gaston Bachelard s'est intéressé, dans La Poétique de l'espace, aux tiroirs, coffres et armoires, ces lieux fermés qui donnent une forme matérielle au secret8. Le couvercle d'une boîte crée déjà une attente. Quelqu'un a jugé que ce qui se trouve à l'intérieur devait être gardé, peut-être caché.
Ouvrir devient alors un véritable geste narratif.
L'album de famille fonctionne autrement. Les travaux d'Anne Muxel montrent qu'en classant les photographies, on commence déjà à organiser une mémoire. Certaines images sont retenues, rapprochées et parfois légendées. On construit un parcours. Une boîte de photographies laissées en vrac exige davantage de celui qui l'ouvre : il faut identifier les visages, retourner les clichés pour chercher un nom, rapprocher des époques.
La différence est importante. L'album propose déjà un chemin, là où la boîte oblige souvent à en chercher un.
Aucun des deux ne contient pourtant « la famille » telle qu'elle fut. On photographie certains anniversaires, rarement les heures ordinaires qui les séparent. Une personne peut disparaître de l'album sans que l'on sache pourquoi. Une photographie sans légende devient peu à peu énigmatique, jusqu'au moment où personne ne reconnaît plus ceux qui y figurent.
À la marge de notre sujet, le roman La Nappe blanche de Françoise Legendre montre que cette mémoire attachée aux choses dépasse les seuls supports écrits. Une nappe brodée en 1910 traverse plus d'un siècle de vie familiale. De génération en génération, elle accompagne un mariage, un pique-nique au temps des premiers congés payés, les années de guerre puis une nouvelle réunion familiale en 2014. Rien n'est écrit sur le tissu, mais sa présence relie des temps différents.
Le même phénomène est à l'œuvre avec une vieille enveloppe ou un cahier d'école. Leur matière a vieilli pendant que les personnes changeaient. Un coin émoussé ou une tache d'encre peuvent alors devenir des signes de durée. L'objet semble lui aussi avoir une biographie.
Ce que les traces ne savent pas raconter.
On aimerait parfois que le journal découvert donne enfin la bonne version des faits. Les récits les plus intéressants résistent à cette facilité.
L'historienne Arlette Farge, qui a longuement travaillé sur les archives judiciaires du XVIIIe siècle, parle de l'archive comme d'une « brèche dans le tissu des jours »9. La formule dit bien ce qu'elle offre : une ouverture brusque sur un moment disparu. Mais une brèche ne donne jamais vue sur toute une existence.
Une correspondance peut avoir perdu plusieurs lettres. Celui qui tient un journal saute trois semaines sans dire pourquoi. La photographie d'une fête ignore la dispute qui s'est produite une heure plus tard. Même un album soigneusement ordonné résulte d'un choix.
Ces manques ne gênent pas nécessairement le récit. Ils lui donnent de l'épaisseur. Dans Chère Madame ma grand-mère, Olivia doit rapprocher une enveloppe, un nom écrit derrière une photographie et les réponses qu'elle reçoit. Le journal de Faith Green, de son côté, raconte ce que la jeune Faith percevait à l'époque. Il n'est pas devenu omniscient parce qu'il a vieilli.
Un document trop complaisant, qui présenterait chaque personne et expliquerait toutes les circonstances utiles, finirait d'ailleurs par trahir sa fonction romanesque. Les papiers personnels sont remplis d'évidences pour celui qui les écrit : un prénom suffit, tel incident n'a pas besoin d'être raconté. Des années plus tard, ces évidences deviennent des énigmes.
Lire ces objets oblige donc à faire des rapprochements. On peut se méprendre sur une date ou attribuer le mauvais nom à un visage. Le passé se laisse approcher, pas reconstituer sans reste.
C'est là que les objets de l'intime acquièrent leur force littéraire. Ils font sentir une présence tout en maintenant une distance.
Arriver après.
Avec un carnet, une lettre ou un album, la question « Que va-t-il arriver ? » se double peu à peu d'une autre : « Qu'est-il arrivé avant moi ? »
Un journal garde la trace d'un jour qui fut réellement « aujourd'hui » pour celui qui écrivait. La lettre conserve des mots destinés à un absent. Une photographie immobilise quelques secondes et laisse tout le reste hors champ. Quant à la boîte, elle contient ce que quelqu'un a choisi de ne pas jeter.
L'anthropologue Daniel Fabre, qui a travaillé sur les écritures ordinaires et les archives de soi, évoque des objets modestes recueillis parce qu'ils semblaient capables d'attester une chose très simple : « des êtres ont vécu cela »10. L'expression pourrait servir de fil à tous les livres que nous venons de parcourir.
Bien sûr, la littérature fabrique ses traces. Le journal de Faith Green n'a jamais attendu dans une valise réelle. Les lettres d'Olivia n'ont pas circulé par la poste. Pourtant, les écrivains et les illustrateurs leur donnent un âge, une destination, parfois une usure. Ils font ainsi sentir que leurs personnages possèdent un passé qui déborde les seules pages où nous les rencontrons.
C'est peut-être cela, entrer dans une vie déjà vécue : arriver après quelqu'un et découvrir qu'il a laissé derrière lui assez de traces pour qu'une histoire puisse reprendre, mais jamais assez pour que tout soit dit.

