Des catastrophes à hauteur d'enfant.

Couverture du Petit Nicolas, de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior »).
Le Petit Nicolas
René Goscinny
Illustration de Jean-Jacques Sempé
Gallimard Jeunesse, « Folio Junior »

Un enfant reçoit un cadeau et brûle de le montrer aux copains. Un autre se persuade qu'une paire de lunettes va le faire quitter la dernière place. Dans la cour, les disputes partent de presque rien et prennent aussitôt des proportions considérables. Rien de tout cela ne demande d'avoir fréquenté l'école de 1960.

Dans « Les crayons de couleur », Nicolas reçoit de sa grand-mère une boîte dont il est très fier. Évidemment, il l'emporte à l'école. Les copains veulent regarder, puis toucher. À partir de là, tout s'emballe. Des crayons manquent, la classe se retrouve punie et la journée finit à la maison par un nouvel accident.

La scène parlera facilement à un jeune lecteur d'aujourd'hui. Le désir de montrer un objet précieux aux autres n'a guère changé, pas plus que la facilité avec laquelle une petite imprudence se transforme en catastrophe.

Clotaire en donne un autre exemple lorsqu'il arrive en classe avec des lunettes. Puisque Agnan, le meilleur élève, en porte, il en déduit que les siennes vont lui permettre de quitter sa place de dernier. Bientôt, les copains imaginent qu'ils pourraient tous devenir premiers. Absurde ? Bien sûr. Mais le raisonnement possède la logique imparable des grandes découvertes enfantines. Le jeune lecteur peut d'ailleurs avoir un coup d'avance sur Nicolas. Une bonne partie du rire vient de là.

Nicolas raconte, le lecteur complète.

Couverture des Récrés du petit Nicolas, de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior »).
Les Récrés du petit Nicolas
René Goscinny
Illustration de Jean-Jacques Sempé
Gallimard Jeunesse, « Folio Junior »

L'épisode de « La montre » montre très bien comment Nicolas peut raconter une situation dont une partie du sens lui échappe. Il vient de recevoir une montre-bracelet et, fasciné par son cadeau, passe son temps à vérifier l'heure. Cette obsession le tient éveillé assez tard pour entendre son père rentrer d'un dîner d'affaires. Sa mère, réveillée, adresse alors à son mari quelques remarques piquantes. Nicolas en rapporte fidèlement les mots, mais ne semble pas percevoir la tension conjugale qu'ils révèlent. Plus tard, toujours préoccupé par l'heure, il réveille ses parents pour leur annoncer ce qu'indique sa montre. Le même objet conduit ainsi Nicolas au cœur d'une scène d'adultes qu'il observe avec précision sans en comprendre toutes les implications.

Le lecteur dispose pourtant des mêmes paroles que Nicolas et peut leur donner un autre sens. Il comprend qu'une dispute conjugale affleure derrière cette conversation que le garçon trouve presque anodine. C'est là que se loge une part essentielle du double lectorat du Petit Nicolas : l'histoire reste parfaitement compréhensible si l'on suit seulement Nicolas et sa passion pour sa nouvelle montre, mais elle offre davantage à qui perçoit ce qui se joue entre les adultes. Cette seconde compréhension n'est d'ailleurs pas réservée aux grandes personnes. Un enfant lecteur peut fort bien saisir l'ironie ou l'agacement des parents avant Nicolas. L'expérience de l'adulte rend simplement certains sous-entendus plus immédiatement reconnaissables.

Jean-Jacques Sempé ouvre à son tour cet écart. Lorsque Nicolas, enchanté, vient réveiller ses parents pour leur annoncer l'heure, le dessin donne à voir leurs mines épuisées. Le garçon reste persuadé de leur rendre service. Le lecteur voit simultanément ce que Nicolas voit et ce qu'il ne voit pas. Texte et image lui offrent ainsi une place légèrement en retrait du narrateur, d'où il peut comprendre un peu plus que lui.

C'est donc moins l'existence de deux histoires, l'une pour les enfants et l'autre pour les adultes, qui caractérise Le Petit Nicolas qu'une même histoire laissant à chacun une marge d'interprétation différente.

Quand les grandes personnes deviennent comiques.

Couverture du Petit Nicolas et les copains, de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior »).
Le Petit Nicolas et les copains
René Goscinny
Illustration de Jean-Jacques Sempé
Gallimard Jeunesse, « Folio Junior »

Dans « Le chouette bol d'air », Nicolas raconte ce qu'il voit sans tirer les conclusions que le lecteur peut tirer à sa place. Il passe un dimanche dans la maison de campagne que M. Bongrain, un collègue de son père, vient d'acheter. Nicolas la trouve « chouette ». Pourtant, la journée ressemble peu à la détente promise. Après les embouteillages et les difficultés pour trouver la maison, Mme Bongrain se débat avec une cuisinière à charbon et prépare le repas. Corentin, son fils, aimerait profiter du jardin, mais son père tient tellement à ses arbres et à sa pelouse qu'il l'empêche pratiquement d'y jouer. Avant le départ, Mme Bongrain doit encore terminer le ménage.

La chute donne alors à tout ce qui précède une saveur nouvelle. M. Bongrain conseille au père de Nicolas d'acheter lui aussi une maison à la campagne. Pour lui-même, explique-t-il, il aurait pu s'en passer. S'il l'a fait, c'est pour que « la femme et le gosse » prennent un bon bol d'air. Le lecteur vient pourtant de voir que sa femme a travaillé une bonne partie de la journée et que son fils n'a guère eu le droit de profiter du jardin. M. Bongrain ne semble pas percevoir la contradiction. Nicolas ne la souligne pas davantage.

Jean-Jacques Sempé ajoute encore un détail à cette petite comédie. Autour de la maison supposée offrir l'évasion campagnarde, son dessin laisse apparaître pylônes et immeubles. Là encore, rien n'est expliqué au lecteur. Le texte et l'image lui donnent simplement de quoi sourire de ce que les personnages, eux, semblent ne pas voir. Cet épisode peut rester l'aventure toute simple d'un enfant tout en laissant affleurer derrière elle les manies et les illusions des grandes personnes.

Pour Nicolas le présent, pour nous une époque.

Couverture des Vacances du petit Nicolas, de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior »).
Les Vacances du petit Nicolas
René Goscinny
Illustration de Jean-Jacques Sempé
Gallimard Jeunesse, « Folio Junior »

C'est ici que le temps intervient vraiment. La montre de Nicolas doit être remontée et son père « pointe » au travail. À l'école, une punition consiste encore à conjuguer interminablement une phrase. Ces détails appartenaient simplement au quotidien lorsque les histoires ont été écrites. Aujourd'hui, ils accrochent le regard.

Certains détails de la vie familiale portent eux aussi la marque de l'époque. Dans « Les crayons de couleur », une querelle éclate dès le petit déjeuner : le père réclame un peu de tranquillité avant de partir travailler, tandis que la mère ironise sur le rôle domestique auquel il semble la réduire. La scène reste parfaitement compréhensible, mais l'adulte d'aujourd'hui peut aussi y reconnaître des habitudes sociales devenues plus visibles avec le recul.

Si l'adulte lisait déjà Le Petit Nicolas autrefois, une autre histoire se glisse dans la première : celle de sa propre lecture. Le livre rappelle parfois une classe, des vacances ou simplement le moment où l'on a rencontré Nicolas pour la première fois. La mémoire fait son travail, avec ses raccourcis et ses embellissements.

Deux lecteurs, une même page.

Couverture du Petit Nicolas a des ennuis, de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé (Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior »).
Le Petit Nicolas a des ennuis
René Goscinny
Illustration de Jean-Jacques Sempé
Gallimard Jeunesse, « Folio Junior »

L'enfant qui découvre le livre aujourd'hui entre, lui, dans le présent de Nicolas. Il rencontre surtout un garçon entouré de copains, aux prises avec des règles dont il comprend mal la nécessité et avec des adultes qui se révèlent souvent aussi déraisonnables que lui. Quelques détails demanderont peut-être une explication, quelques mots aussi. Le ressort des histoires, lui, reste remarquablement familier.

Nostalgie adulte ou enfance encore lisible ? Faut-il vraiment choisir, alors que Le Petit Nicolas tient justement les deux ensemble ? Son humour à plusieurs niveaux était là dès l'origine. Le temps y a ajouté le plaisir du souvenir. Deux lecteurs d'âges différents peuvent ainsi rire de la même page, chacun ayant aperçu quelque chose que l'autre n'y cherchait pas forcément.

Œuvres de fiction évoquées.

  • GOSCINNY, René. Le Petit Nicolas. Illustrations de Jean-Jacques Sempé. Paris : Denoël, 1960 ; rééd. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».
  • GOSCINNY, René. Les Récrés du petit Nicolas. Illustrations de Jean-Jacques Sempé. Paris : Denoël, 1961 ; rééd. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».
  • GOSCINNY, René. Les Vacances du petit Nicolas. Illustrations de Jean-Jacques Sempé. Paris : Denoël, 1962 ; rééd. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».
  • GOSCINNY, René. Le Petit Nicolas et les copains. Illustrations de Jean-Jacques Sempé. Paris : Denoël, 1963 ; rééd. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».
  • GOSCINNY, René. Le Petit Nicolas a des ennuis. Illustrations de Jean-Jacques Sempé. Paris : Denoël, 1964, sous le titre Joachim a des ennuis ; rééd. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior ».

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