À peine arrivée, déjà aux commandes.

Couverture de Mary Poppins, de P. L. Travers (Le Livre de Poche Jeunesse).
Mary Poppins
P. L. Travers
Le Livre de Poche Jeunesse

Chez les Banks, la bonne d'enfants vient de partir. On pourrait ouvrir le roman comme une petite annonce : famille cherche gouvernante pour quatre enfants, maison respectable, horaires réguliers, références souhaitées. Sauf qu'un vent d'est se lève et que la candidate semble déposée par lui devant la porte.

Mary Poppins apparaît avec son sac, son parapluie à tête de perroquet et cette manière bien à elle de regarder le monde comme s'il devait, naturellement, lui obéir. Elle ne demande pas sa route. Elle ne cherche pas à plaire. Elle s'installe.

La première surprise tient là : la magie n'a pas l'air de se présenter comme magie. Elle porte un manteau, un chapeau, des gants. Elle parle peu, décide vite et remonte la rampe d'escalier comme si les marches étaient une option secondaire. Son sac semble vide ? Il en sort pourtant tout ce qu'il faut, jusqu'au lit pliant. On est encore dans la maison londonienne, avec enfants, parents, nursery et bonnes manières. Mais la maison vient de comprendre qu'elle n'avait pas tout prévu.

Une fée ? Pas vraiment.

Mary Poppins n'a rien de la marraine souriante qui agite sa baguette pour réparer les chagrins. Elle est bien trop sèche pour cela. Dès qu'elle prend les enfants en charge, elle impose son rythme : on avale le médicament, on se couche, on se promène, on se tient correctement ! Michael apprend vite qu'il est difficile de résister à cette femme qui ne hausse pas forcément la voix mais qui n'a en fait pas besoin de le faire.

Et pourtant, autour d'elle, l'impossible se produit. Le médicament prend pour chacun le goût qu'il préfère. Chez l'oncle Albert, le rire fait flotter les corps au plafond. Au détour d'une promenade, une boussole suffit à faire basculer le parc vers les quatre points cardinaux. Le monde est plus vaste que ne le laisse croire le trottoir de l'allée des Cerisiers.

C'est tentant, bien sûr, d'y voir une libération. Les enfants quittent l'ordinaire et passent de l'autre côté du raisonnable. Mais attention : ils n'échappent jamais tout à fait à Mary Poppins. C'est elle qui conduit l'aventure, puis la referme. Quand Jane ou Michael veulent comprendre, elle se dérobe. Elle nie, s'indigne, se vexe ou les renvoie à leur ignorance. Avez-vous vraiment vu ce que vous croyez avoir vu ? Avec elle, la question reste suspendue…

La maison a des fissures.

Le merveilleux de P. L. Travers ne s'installe pas dans un palais lointain. Il se glisse dans les endroits les plus familiers : l'escalier, le parc, la boutique, le zoo, la chambre des enfants. Voilà ce qui rend le livre si troublant. Dans un conte, on accepte assez volontiers qu'une forêt cache des puissances ou qu'un château garde un secret. Mais quand le sac de la gouvernante se met à démentir ce que les yeux viennent de voir, c'est le quotidien lui-même qui devient suspect.

Le roman aime ces glissements minuscules. Une image tracée sur le trottoir peut mener Mary Poppins et Bébert vers une journée de fête. Les bébés savent encore parler aux oiseaux avant d'oublier. À la nuit tombée, le zoo inverse les places : les animaux reçoivent, les humains deviennent presque les invités. Même les étoiles ne restent pas tranquillement dans le ciel ; Maïa descend faire ses achats de Noël comme une jeune fille d'une très ancienne famille.

Rien de tout cela n'est longuement expliqué. C'est même le contraire. Mary Poppins sait beaucoup mais elle ne partage presque rien. Son autorité vient de là aussi : elle possède l'accès mais pas le commentaire. Elle laisse entrevoir un ordre plus vaste, plus ancien, puis ramène les enfants à la surface des choses.

Une autorité qui dérange.

Les parents Banks ne sont pas des monstres. Ils appartiennent simplement à un autre régime du quotidien. Le père va à la banque, la mère veille à ce que la maison fonctionne, chacun tient son rôle. Mais l'autorité qui marque les enfants, celle dont ils se souviendront, arrive avec le vent et repart de la même façon.

Mary Poppins remplace-t-elle les parents ? Pas exactement. Elle révèle plutôt que l'enfance ne se construit pas seulement sous l'œil des grandes personnes ordinaires. Il existe des adultes qui rassurent en expliquant. D'autres qui administrent. Mary Poppins, elle, gouverne par énigme. Elle protège les enfants sans leur simplifier le monde. Elle leur donne accès au merveilleux mais refuse d'en faire une propriété enfantine. L'imaginaire n'est pas à eux. Il n'est pas non plus aux parents. Il passe par cette femme raide, vaniteuse, imprévisible, dont le moindre haussement de sourcil peut suffire à remettre chacun à sa place.

C'est peut-être pour cela qu'elle fascine encore. Elle ne rend pas le réel plus doux, elle le rend moins plat. Elle ne dit pas aux enfants : « Tout est possible. » Elle leur montre, un instant, que l'impossible est là, juste sous la bonne tenue des choses. Puis elle referme le sac.

Le vent tourne.

Le jour où le vent change, Mary Poppins s'en va. Pas de longue scène d'adieu, pas d'explication attendrie. Elle repart comme elle est venue, en laissant derrière elle des enfants déçus, éblouis, peut-être un peu vexés d'avoir été si peu consultés.

La gouvernante venue du merveilleux ne promet donc pas un monde sans règles. Elle fait mieux, ou pire. Elle montre que les règles les plus strictes peuvent garder ouverte une porte secrète. Chez P. L. Travers, l'étrange ne renverse pas l'ordre domestique. Il s'y accroche, le travaille de l'intérieur et donne à la nursery une profondeur inattendue.

Mary Poppins n'est pas une fée de confort. C'est une gardienne de seuil. Et il vaut mieux ne pas lui demander où mène la porte.

Pour aller plus loin.

  • TRAVERS, Pamela Lyndon. Mary Poppins. Traduit de l'anglais par Vladimir Volkoff. Paris : Le Livre de Poche Jeunesse, 2018.
  • GRILLI, Giorgia. Myth, Symbol, and Meaning in Mary Poppins: The Governess as Provocateur. Londres : Routledge, 2007.
  • LAWSON, Valerie. Mary Poppins, She Wrote: The Life of P. L. Travers. Londres : Aurum Press, 2005.
  • CHELEBOURG, Christian. Le Surnaturel. Poétique et écriture. Paris : Armand Colin, 2006.
  • PRINCE, Nathalie. La Littérature de jeunesse. 3e éd. Paris : Armand Colin, 2021.
  • NODELMAN, Perry. The Hidden Adult: Defining Children's Literature. Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2008.
  • NIKOLAJEVA, Maria. Power, Voice and Subjectivity in Literature for Young Readers. New York : Routledge, 2010.