Motifs principaux : passage, rêve, identité, langage, règles absurdes, métamorphose.
Une histoire née d'une voix.
Avant d'être un classique mondial, Alice est d'abord une histoire racontée : un récit improvisé lors d'une promenade en barque, puis demandé, repris, écrit et transformé. Cette origine orale se sent encore dans le livre. Les épisodes semblent surgir les uns après les autres, comme si l'imagination avançait à vue : un lapin, une porte, une bouteille, un gâteau, une question impossible, puis une autre.
Pour la publication, Carroll confie les images à John Tenniel. Ses dessins, sobres et précis, ont beaucoup contribué à fixer l'univers d'Alice dans l'imaginaire des lecteurs.
Tomber dans un monde qui bouge.
Alice s'ennuie au bord de l'eau, près de sa sœur, devant un livre qui n'a ni images ni conversations. Quand passe un Lapin blanc vêtu d'un gilet et muni d'une montre, elle le suit sans vraiment réfléchir. La voilà dans le terrier, puis dans une chute interminable, puis dans un monde où tout se dérobe. Les portes y sont trop petites, les clés trop hautes, les bouteilles invitent à boire et les gâteaux à manger.
Le récit avance ainsi, par surprises et déséquilibres. Alice rapetisse, grandit, pleure au point de nager dans ses propres larmes, rencontre une souris, un Dodo, une Chenille, une Duchesse, le Chat du Cheshire, le Chapelier, le Lièvre de Mars, la Reine de Cœur et tout un tribunal de cartes. Rien ne devient vraiment stable. Dès qu'Alice croit comprendre une règle, le monde en invente une autre.
Une héroïne polie, mais pas soumise.
Alice n'est pas une héroïne spectaculaire. Elle ne terrasse aucun monstre. Elle observe, s'étonne, se trompe et recommence. Sa force réside dans le fait qu'elle continue de penser dans un monde qui répond de travers.
La question de la Chenille, « Qui es-tu ? », touche au cœur du livre. Alice ne sait plus très bien quoi répondre, puisqu'elle a changé plusieurs fois de taille depuis le matin. Le merveilleux donne ainsi une forme concrète à une inquiétude très simple : que reste-t-il de soi quand le corps change et quand les savoirs appris se mélangent ?
Peu à peu, Alice cesse seulement de subir. Elle répond au Chapelier quand il se montre impoli, s'étonne des règles absurdes du croquet, puis refuse franchement le désordre du procès. À la fin, face aux cris de la Reine, elle ose dire ce qu'elle voit : ce ne sont que des cartes.
Le plaisir du nonsense.
La grande saveur d'Alice tient à ce dérèglement joyeux. Les mots glissent, les chansons apprises deviennent étranges, les conversations tournent court, les autorités parlent beaucoup mais ne prouvent rien. À rebours de nombreux livres pour enfants trop directement moraux, Carroll ne donne pas de leçon nette. Il ouvre un espace de jeu, d'inquiétude et de liberté.
Cette liberté peut déconcerter. Certains jeux de langue résistent à la traduction, plusieurs scènes semblent surgir sans transition et le rêve ne livre pas toutes ses clés. Mais c'est justement ce qui fait tenir le livre. Le lecteur, comme Alice, avance dans un monde instable, sans toujours comprendre les règles : c'est de ce trouble que naît une grande part du plaisir de lecture.
Lewis Carroll, Alice's Adventures in Wonderland (1865), texte du domaine public · Gravure de John Tenniel (1865), domaine public.