Sept péchés pour les illustrés.

Couverture de Tarzan, tome 1, par Burne Hogarth, d'après Edgar Rice Burroughs (Soleil).
Tarzan
Burne Hogarth, d'après Edgar Rice Burroughs
Soleil

Les journaux illustrés, alors largement composés de bandes dessinées, sont au premier rang des accusés. Depuis les années 1930, le succès du Journal de Mickey, de Tarzan et d'autres récits d'aventures venus des États-Unis inquiète une partie des éducateurs et des associations familiales. Leur violence supposée alimente les critiques. À cela s'ajoute une concurrence économique bien réelle : importer une bande déjà amortie outre-Atlantique coûte moins cher que faire créer une page en France. La protection morale de l'enfance croise donc aussi une bataille culturelle et économique.

Tout le paradoxe de la loi est déjà là. Elle répond à une inquiétude sincère devant ce que lisent les enfants, mais en fixant ce qu'ils ne devraient pas voir, elle donne aussi aux adultes le pouvoir de définir les limites du récit qui leur est destiné.

Protéger : un mot qui rassemble.

Cette histoire commence bien avant 1949. Au début du XXe siècle, l'abbé Louis Bethléem publie Romans à lire et romans à proscrire, puis mène campagne contre les illustrés qu'il juge malsains. Il cherche surtout à guider ceux qui choisissent les lectures des jeunes. Une conviction soutient toute son action : l'enfant serait particulièrement impressionnable et réclamerait, pour cette raison, une vigilance spéciale.

Après la guerre, ce vieux discours de moralisation trouve un vocabulaire plus rassembleur. Des milieux catholiques à la gauche communiste, les raisons de s'inquiéter diffèrent, mais la nécessité de « protéger la jeunesse » rencontre un large assentiment. Les communistes voteront finalement contre le texte parce qu'ils souhaitent des mesures plus protectionnistes contre les publications étrangères. Le principe du contrôle, lui, est peu contesté.

Le mot « protection » change la nature du débat. Revendiquer une censure de la presse serait difficile dans une démocratie. Protéger les enfants paraît relever du devoir collectif. L'article 14 de la loi révèle jusqu'où peut aller ce raisonnement : il permet alors de restreindre l'accès des mineurs à des publications qui ne leur sont même pas destinées. L'enfant devient le point d'appui d'une surveillance plus large des imprimés.

Le censeur finit par travailler chez l'éditeur.

Pour les publications françaises, il n'existe pas de visa préalable. L'éditeur publie, la Commission de surveillance examine ensuite les titres et peut adresser des avertissements ou signaler des infractions. Les poursuites judiciaires restent rares.

L'essentiel se joue souvent en amont de la sanction. Les éditeurs apprennent ce qui déplaît aux commissaires. Une scène est atténuée ou une planche retouchée. À force d'anticiper les réactions de la Commission, ils intègrent une partie de ses attentes. Le censeur finit, en quelque sorte, par travailler chez l'éditeur.

Ce climat accompagne le recul des bandes américaines et l'affirmation de Tintin ou de Spirou. Il serait excessif d'attribuer leur succès à la loi. Celle-ci participe toutefois à un environnement éditorial où certaines formes de récit passent plus facilement que d'autres.

Un canon peut-il être trop agressif ?

Le contrôle déborde bientôt la morale au sens strict. La Commission se méfie de la science-fiction et de « l'invraisemblance ». Tarzan pose problème par sa puissance hors norme autant que par l'univers d'aventures qu'il propose. Les commissaires réfléchissent même aux qualités souhaitables d'un héros.

Couverture de La Ballade de la mer salée, de Hugo Pratt (Casterman).
La Ballade de la mer salée
Hugo Pratt
Casterman

Puis leur regard se porte sur la forme. L'abondance des bulles ou des onomatopées peut être critiquée, des couleurs jugées trop violentes éveillent elles aussi les soupçons. En 1971, le rédacteur en chef de Pif est convoqué à propos de Corto Maltese. Parmi les griefs figurent le dessin « très noir » et des canons braqués vers le lecteur.

Le déplacement est alors saisissant. On était parti du banditisme et de la débauche, on en vient au trait d'un dessinateur et à la place d'un canon dans une case. La protection morale touche alors à la manière même de fabriquer les histoires. Elle entretient aussi l'idée que la bande dessinée serait une lecture dont il faudrait davantage se méfier.

Une loi toujours active.

Couverture de Bien trop petit, de Manu Causse, portant la mention « Ouvrage interdit aux mineurs, par arrêté du 17 juillet 2023 » (Éditions Thierry Magnier, coll. « L'Ardeur »).
Bien trop petit
Manu Causse
Éditions Thierry Magnier

La loi n'a pas disparu. Sa rédaction a beaucoup changé, notamment en 2011, mais elle demeure en vigueur. En juillet 2023, un arrêté du ministre de l'Intérieur s'est appuyé sur ses articles 2 et 14 pour interdire de proposer, donner ou vendre aux mineurs Bien trop petit, roman de Manu Causse publié chez Thierry Magnier.

Soixante-dix-sept ans après son adoption, le débat n'est donc pas seulement historique. Les enfants ont droit à une protection particulière. Reste à savoir où la placer. À quel moment protéger un jeune lecteur revient-il à choisir à sa place les peurs qu'il peut affronter, les héros qu'il peut admirer ou les mondes qu'il a le droit d'imaginer ?

Œuvres de fiction évoquées.

  • CAUSSE, Manu. Bien trop petit. Couverture de Cha Gonzalez. Paris : Éditions Thierry Magnier, coll. « L'Ardeur », 2022.
  • HERGÉ. Le Temple du Soleil. Tournai : Casterman, 1949.
  • HOGARTH, Burne. Tarzan, tome 1. D'après Edgar Rice Burroughs. Toulon : Soleil, coll. « Soleil l'Âge d'or », 2012 (planches de 1937-1939).
  • PRATT, Hugo. La Ballade de la mer salée. Traduit de l'italien par Michel Jullien. Paris : Casterman, 2011 [1967].

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