Que peut une enfant presque seule contre des adultes qui ont tout pouvoir ? Chez Roald Dahl, la réponse tient d'abord en un geste minuscule : ouvrir un livre. Pas brandir une épée, pas monter sur une barricade, pas lancer un sort spectaculaire. Lire. Cela paraît modeste ? C'est pourtant le premier acte de résistance de Matilda.
Une maison sans livres.

Roald Dahl
Illustrations de Quentin Blake
Gallimard Jeunesse
Dans la famille Verdebois, les livres n'ont pas leur place. Le père vend des voitures d'occasion en truquant les compteurs pendant que la mère passe ses après-midis au loto. Le soir, toute la famille mange devant la télévision. Matilda a appris seule à lire, avec les journaux et les rares imprimés qui traînent dans la maison. Lorsqu'elle demande un livre, son père s'étonne presque de cette absurdité : à quoi bon lire quand on a une belle télévision ? Le décor est planté : d'un côté le bruit, la consommation, la tricherie satisfaite ; de l'autre, une enfant minuscule qui pressent qu'il existe un ailleurs.
La bibliothèque, un ailleurs.
Cet ailleurs, elle le trouve à la bibliothèque du village. La scène, dans le roman, est magnifique : Matilda y va seule, s'installe dans un coin, lit tous les livres pour enfants, puis demande des livres de grandes personnes. Mme Folyot, la bibliothécaire, observe avec stupeur cette petite fille dont les pieds ne touchent pas le sol, penchée sur Dickens comme si elle entrait dans un autre continent. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : les livres transportent la fillette. Ils l'emmènent sur des mers, en Afrique, en Inde, dans des vies qui ne ressemblent en rien au salon des Verdebois.
Lire pour devenir lucide.
Lire, dans ce cas, ce n'est donc pas fuir le réel. C'est découvrir que le réel n'est pas obligé d'être aussi étroit que le prétendent les adultes autour d'elle. Matilda ne lit pas pour devenir une bonne élève avant l'heure, ni pour accumuler des médailles invisibles. Non, elle lit parce que les livres lui donnent une chambre intérieure. Dans une maison où personne ne l'écoute vraiment, ils lui offrent des voix. Dans une famille où l'on confond intelligence et combine, ils lui donnent une mesure du juste. C'est là que le roman devient passionnant, car les livres ne rendent pas Matilda seulement plus instruite, ils la rendent plus lucide.
Cette lucidité se voit très tôt. Quand son père se vante de tromper les clients de son garage, sa fille comprend que c'est de la malhonnêteté. Quand il détruit un livre emprunté à la bibliothèque, elle ne pleure pas mais elle réfléchit. Attention, cela ne fait pas d'elle une petite sainte. Les revanches de Matilda sont drôles, ingénieuses, parfois féroces : colle dans le chapeau, perroquet caché dans la cheminée, teinture capillaire détournée. Roald Dahl adore ces représailles enfantines qui ridiculisent les adultes sûrs d'eux. On rit, bien sûr. Mais derrière le rire, une question demeure : que reste-t-il à un enfant quand ceux qui devraient protéger, écouter, reconnaître, préfèrent humilier ?
Être vue.
L'école ne règle pas tout. Elle pourrait même aggraver les choses si elle n'était qu'un autre appareil à obéir. Mlle Legourdin, directrice colossale et tyrannique, transforme l'établissement en territoire de peur. Elle punit, crie, menace, lance les enfants comme des projectiles, rêve d'une école débarrassée des élèves. Face à elle, l'autorité n'a plus rien d'éducatif, elle écrase. Mais Roald Dahl place aussi dans ce monde grotesque une figure réparatrice : Mlle Candy. Elle n'a pas la force de Legourdin, ni le pouvoir officiel de décider. Pourtant, elle possède quelque chose de beaucoup plus rare : elle voit Matilda.
Et cela change tout. Mlle Candy reconnaît le génie de la petite fille. Elle comprend qu'il serait absurde de laisser cette enfant répéter des apprentissages déjà dépassés. Elle lui confie des livres plus exigeants, tente d'alerter ses parents et lui offre enfin un regard qui ne rabaisse pas. On touche ici un point essentiel : l'intelligence de Matilda n'a pas attendu l'autorisation des adultes pour exister. Elle s'est développée loin de leur regard, avec les livres. Mais pour ne pas se transformer en solitude douloureuse, elle a besoin d'un lieu où se déployer.
Le miracle dont on n'a plus besoin.
C'est ce que raconte aussi le fameux pouvoir magique de Matilda. Il serait trop simple de dire que les livres lui donnent directement la télékinésie. Le roman suggère plutôt que ce pouvoir naît d'une énergie mentale empêchée, d'une intelligence immense enfermée dans une classe trop petite, une maison trop bête, un monde trop injuste. Lorsque l'héroïne trouve enfin une place à sa mesure, ce pouvoir disparaît. Comme si le vrai miracle n'était pas de renverser un verre ou de faire écrire une craie, mais de ne plus avoir besoin de miracle pour être entendue.
Bien sûr, Matilda n'est pas un roman sans ambiguïté. Roald Dahl oppose fortement la bibliothèque à la télévision, la culture à la vulgarité, l'intelligence à l'argent facile. Cette opposition est efficace, jubilatoire. Elle peut aussi interroger : faisons-nous parfois de la lecture le signe un peu trop commode d'une supériorité morale ? La force du roman tient justement à cette tension. Il célèbre les livres sans les transformer en baguettes magiques. Les livres ne sauvent pas automatiquement, ils ouvrent des possibles. À Matilda, ensuite, d'en faire quelque chose.
Voilà pourquoi Matilda reste une héroïne si précieuse. Elle lit pour ne pas se laisser enfermer dans le monde des autres. Les livres lui donnent des mots, des images, des comparaisons, des vies plus vastes. Ils font naître en elle une chose minuscule et redoutable : la certitude que l'injustice n'est pas normale. Et cette certitude, quand elle s'installe dans la tête d'un enfant, peut devenir plus puissante qu'une directrice en culotte verte. Alors, relire Matilda aujourd'hui, c'est peut-être se demander : quels livres mettons-nous entre les mains des enfants ? Des livres pour les occuper ? Ou des livres capables de leur apprendre, doucement et joyeusement, à dire non ?
Pour aller plus loin.
- Dahl, Roald. Matilda. Traduit de l'anglais par Henri Robillot. Illustrations de Quentin Blake. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior », 2016.
- Petit, Michèle. L'Art de lire ou comment résister à l'adversité. Paris : Belin, 2008.
- Certeau, Michel de. L'Invention du quotidien. 1. Arts de faire. Paris : Gallimard, coll. « Folio essais », 1990.
- Rancière, Jacques. Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle. Paris : Fayard, 1987.
- Nussbaum, Martha C. L'Art d'être juste. L'imagination littéraire et la vie publique. Traduit de l'anglais par Solange Chavel. Paris : Climats, 2015.
- Beauvais, Clémentine. « Child Giftedness as Class Weaponry: The Case of Roald Dahl's Matilda ». Children's Literature Association Quarterly, vol. 40, n° 3, 2015, p. 277-293.