Une petite voix qui vous répond.

À la croisée des mondes, t. 1
Philip Pullman
couv. Chris Wormell
Gallimard Jeunesse
Philip Pullman part de cette idée merveilleuse pour rendre sensible la vie intérieure. Avec Pan, on peut parler à une part de soi, lui désobéir, se quereller avec elle. Chez l'enfant, cette part de soi change encore de forme. Puis elle se fixe en grandissant. Toute la singularité du dæmon tient dans ce passage : l'identité devient plus stable, tandis que la relation demeure.
Dès les premières pages des Royaumes du Nord, Lyra et Pantalaimon se chamaillent. Elle veut espionner les adultes de Jordan College, quand lui préférerait partir avant qu'ils soient découverts. Quand ils surprennent une tentative d'empoisonnement contre Lord Asriel, Pan conseille encore la prudence. Lyra décide d'intervenir et lui demande s'il sait ce qu'est « la conscience ».
La scène donne aussitôt la mesure de leur lien. Pan formule des craintes que Lyra repousse parfois. Il la conseille, il l'avertit. Elle reste libre de ne pas l'écouter. Le texte précise même qu'elle aimerait lui faire partager ses pensées, avant de décider d'y mettre seule de l'ordre. Leur intimité n'efface donc pas la différence entre leurs deux voix.
Le lien passe aussi par le corps. Quand Pantalaimon est blessé, Lyra souffre. S'il s'éloigne trop, la séparation devient douloureuse. Chez Pullman, ce que nous gardons d'ordinaire en nous a pris place dans le monde, à portée de regard et de conversation.
Une identité qui change de peau.

L'intégrale
Philip Pullman
couv. Chris Wormell
Gallimard Jeunesse
Chez les enfants, les dæmons se métamorphosent. Sur un toit, Pantalaimon choisit volontiers une forme d'oiseau. Dans une rue inquiétante, il devient chat sauvage. Il peut aussi rapetisser pour passer inaperçu ou prendre une apparence impressionnante lorsque Lyra a besoin d'assurance.
Ces changements font une bonne part du plaisir du récit. Ils accompagnent les circonstances sans enfermer Lyra dans un portrait définitif. Plusieurs manières d'être restent encore possibles.
Les dæmons des adultes, eux, ont adopté une forme qui ne varie plus. Un marin explique à Lyra que cette fixation fait partie du passage à l'âge adulte : lorsque le moment vient, on sait mieux « quel genre de personne » on est. Lyra accueille la nouvelle avec horreur. Elle voudrait que Pan puisse changer toujours. Et vous ? Accepteriez-vous volontiers que votre dæmon ait choisi sa forme pour de bon ?
La métamorphose donne ainsi une image très simple d'une expérience moins facile à saisir. Grandir, c'est voir certains possibles prendre consistance tandis que d'autres s'éloignent. Le dæmon enfantin rend ce mouvement visible.
Ce que personne n'a le droit de toucher.

À la croisée des mondes, t. 2
Philip Pullman
couv. Chris Wormell
Gallimard Jeunesse
Cette intimité est pourtant offerte au regard de tous. Dans le monde de Lyra, chacun voit le dæmon des autres. Sa forme et ses réactions peuvent laisser deviner quelque chose de son humain. Mais le toucher appartient à un autre registre. Poser la main sur le dæmon d'autrui est un tabou profond, vécu comme une violation.
Cette règle donne toute sa violence à l'intercision. À Bolvangar, une station du Grand Nord où sont conduits des enfants enlevés, des chercheurs tentent en effet de couper le lien qui unit l'enfant à son dæmon. Mme Coulter, qui dirige l'organisation responsable de ces expériences, présente l'opération comme une délivrance : après la séparation, assure-t-elle, le dæmon pourrait rester auprès de l'enfant comme un merveilleux animal familier. Lyra en éprouve au contraire une terreur absolue.
Elle a déjà découvert ce que cette opération produit en retrouvant Tony Makarios, l'un des enfants enlevés. Privé de son dæmon, le garçon semble vidé d'une part de lui-même. L'intercision révèle ainsi ce que les scènes plus légères laissaient seulement deviner : Pan participe à l'intégrité de Lyra.
Grandir sans faire taire Pan.

À la croisée des mondes, t. 3
Philip Pullman
couv. Chris Wormell
Gallimard Jeunesse
Le troisième volume de la trilogie pousse encore plus loin cette étrange relation. Pour entrer dans le monde des morts, Lyra doit laisser Pantalaimon derrière elle, sur une rive qu'il ne peut franchir. Pan vit cette séparation comme une trahison. Lorsqu'ils se retrouvent, leur lien a changé : ils peuvent désormais s'éloigner davantage l'un de l'autre et Pan connaît des expériences que Lyra n'a pas vécues.
Puis vient l'éveil amoureux de Lyra et de Will, son compagnon d'aventure. Will touche Pantalaimon. Lyra touche Kirjava, le dæmon de Will. Le geste franchit le vieux tabou, cette fois dans la confiance. C'est alors que les dæmons prennent leur forme définitive.
La fixation marque donc une étape. Pantalaimon cesse de se métamorphoser, mais il continue de parler à Lyra et peut encore la surprendre. Leur relation est même devenue plus complexe.
C'est sans doute ce qui rend l'invention de Pullman si mémorable. Avoir son âme à côté de soi, ce serait pouvoir regarder une part de soi vivre et grandir auprès de nous. La forme se stabilise, mais la conversation continue.
Œuvres de fiction évoquées.
- PULLMAN, Philip. Les Royaumes du Nord. À la croisée des mondes, 1. Traduit de l'anglais par Jean Esch. Paris : Gallimard Jeunesse, 1998.
- PULLMAN, Philip. La Tour des anges. À la croisée des mondes, 2. Traduit de l'anglais par Jean Esch. Paris : Gallimard Jeunesse, 1998.
- PULLMAN, Philip. Le Miroir d'ambre. À la croisée des mondes, 3. Traduit de l'anglais par Jean Esch. Paris : Gallimard Jeunesse, 2001.
Pour aller plus loin.
- BESSON, Anne. « Philip Pullman, à la croisée des mondes », Fantasy, retour aux sources, BnF. Une présentation de la trilogie qui situe les dæmons dans l'ensemble du dispositif imaginé par Pullman.
- DOUCET, Sibylle. « Effondrement écologique et responsabilité individuelle dans À la croisée des mondes de Philip Pullman », L'Entre-deux, n° 14-2, décembre 2023. En accès libre.



