Un camion, une forêt, soudain l'ailleurs.

t. 1, D'un monde à l'autre
Pierre Bottero
Rageot
Il suffit d'un camion. Pas de vieux grimoire, pas de formule latine, pas de porte sculptée au fond d'un manoir. Camille Duciel, adolescente brillante et peu accordée au monde qui l'entoure, va être percutée. Au moment où tout devrait s'arrêter, elle disparaît. La voilà dans une forêt inconnue, face à un danger qui n'a plus rien à voir avec les soucis ordinaires du collège ou avec la froideur des Duciel, sa famille adoptive.
Le premier basculement de La Quête d'Ewilan frappe justement parce qu'il ne ressemble pas à un passage bien préparé. Camille ne choisit rien. Elle ne sait pas encore qu'elle vient d'accomplir un « pas sur le côté ». Elle ignore même que ce geste porte un nom. Le lecteur découvre donc avec elle Gwendalavir, cet autre monde qui va bientôt lui révéler ce que sa vie d'avant ne pouvait pas expliquer.
Voilà déjà une belle idée de roman : et si l'étrangeté que l'on porte en soi n'était pas une anomalie, mais un signe encore illisible ?
Gwendalavir ne sort pas de la tête de Camille.
Il faut le préciser, car le roman évite ici un piège facile : Gwendalavir n'est pas un rêve de Camille. Elle ne s'invente pas un refuge pour échapper à une existence trop étroite. Le monde qu'elle rejoint existe pleinement dans la fiction, avec ses cités, ses peuples, ses créatures, ses conflits et ses règles. On y voyage, on y combat, on y apprend. On peut même s'y perdre.
Ce monde n'est donc pas l'intériorité de Camille changée en décor. Il joue plutôt un rôle de révélateur. Dans notre monde, Camille est trop vive pour l'école, isolée chez les Duciel (même si Salim reste un point d'appui), trop différente pour être vraiment comprise. En Gwendalavir, ce décalage reçoit une explication. Elle n'est pas seulement Camille : elle est Ewilan. Elle n'est pas seulement une élève brillante : elle est dessinatrice. Son intelligence cesse d'être un excès gênant. Elle devient une puissance à comprendre, à travailler et à maîtriser.
Ce déplacement est très parlant pour un jeune lecteur. Qui n'a jamais eu l'impression que ses qualités étaient invisibles au mauvais endroit ? Gwendalavir donne à Camille le lieu où elle peut enfin se lire elle-même.
L'Imagination a ses chemins.

t. 2, Les Frontières de glace
Pierre Bottero
Rageot
Le mot le plus beau du roman est peut-être celui-là : l'Imagination, avec une majuscule. Chez Bottero, elle n'est pas une simple rêverie. Elle devient une dimension que certains êtres peuvent rejoindre. Les Dessinateurs y entrent. Ils y parcourent des Spires. L'image mentale prend alors une sorte de relief. Elle n'est plus seulement dans la tête. Elle devient un espace de travail, presque un territoire.
C'est là que le Dessin prend tout son sens. Dessiner, pour Ewilan, ne signifie pas tracer une forme sur du papier. Cela consiste à concevoir avec une précision telle que l'image intérieure peut agir sur le réel. Un objet, un passage, une transformation : ce que l'esprit parvient à saisir peut, sous certaines conditions, prendre corps.
Ce pouvoir fascine, bien sûr. Il a quelque chose d'un rêve d'enfant : imaginer très fort et voir apparaître. Mais le roman ne s'arrête pas à cette ivresse. Le Dessin n'est pas une baguette magique qui obéirait au désir du moment. Il demande de la concentration, une connaissance des règles et une discipline intérieure. L'Imagination n'est pas une échappatoire confortable car elle engage.
Et c'est justement ce qui rend l'idée si forte. Représenter n'est pas fuir. Représenter dans l'œuvre de Pierre Bottero, c'est commencer à transformer.
Grandir, ce n'est pas quitter le réel.

t. 3, L'Île du destin
Pierre Bottero
Rageot
L'aventure de Camille pourrait se résumer à une suite de déplacements : d'un monde à l'autre, d'une cité à une forêt, d'un danger à un autre. Pourtant, le vrai mouvement du roman est plus intime. Camille apprend à habiter autrement ce qu'elle est. Elle ne reçoit pas seulement un pouvoir. Elle découvre qu'un pouvoir ne vaut que s'il s'accompagne d'une responsabilité.
Le « pas sur le côté » devient alors une image très juste de l'adolescence. On croit marcher dans le même monde que les autres, puis quelque chose se décale. Les repères changent. Le nom que l'on portait ne suffit plus tout à fait. Il faut comprendre d'où l'on vient, ce que l'on peut faire, mais aussi ce que l'on doit aux autres.
Salim joue ici un rôle précieux. Sa présence empêche le récit de se réduire à une célébration solitaire de l'élue. Il apporte l'humour, l'amitié, la fidélité un peu têtue. Grâce à lui, le passage vers l'imaginaire ne coupe pas Camille de son ancienne vie. Il l'oblige au contraire à emporter avec elle ce qui comptait déjà.
Et nous, lecteurs ?
Lire La Quête d'Ewilan, c'est suivre Camille dans un monde que l'on apprend peu à peu à comprendre. Au début, les noms surprennent, les règles échappent, les dangers surgissent sans prévenir. Puis Gwendalavir devient habitable. Ses lois se dessinent. Le lecteur, lui aussi, fait son petit pas sur le côté.
C'est peut-être la belle ruse de la fantasy. Elle nous emmène ailleurs pour nous faire revenir autrement. On ferme le livre sans avoir acquis le pouvoir d'Ewilan, évidemment. Dommage, diront certains. Mais quelque chose a tout de même eu lieu : une expérience de déplacement. Le réel n'a pas disparu, ses contours se sont élargis.
Pour Pierre Bottero, l'imaginaire ne remplace pas le monde. Il en ouvre les passages secrets.
Pour aller plus loin.
- Bottero, Pierre. La Quête d'Ewilan : t. 1 D'un monde à l'autre, t. 2 Les Frontières de glace, t. 3 L'Île du destin. Paris : Rageot, 2003.
- Lévêque, Tom (dir.). Sur les traces d'Ewilan : l'héritage de Pierre Bottero. Paris : Rageot, 2023.
- Maurin, Florie. « Les mondes de Pierre Bottero : réinventer les espaces de fantasy ». Espaces imaginés, 2021.
- Olivier, Isabelle. « Fantasy et formation des sujets lecteurs au collège et au lycée ». Le Français aujourd'hui, n° 207, 2019.
- Schaeffer, Jean-Marie. Pourquoi la fiction ? Paris : Seuil, 1999.
- Tolkien, J. R. R. « Du conte de fées », dans Faërie et autres textes. Paris : Christian Bourgois, 2003.