Couverture du Voleur de poule, de Béatrice Rodriguez (Casterman, collection Histoire sans paroles).
© Béatrice Rodriguez / Casterman.
Titre Le voleur de poule
Autrice et illustratrice Béatrice Rodriguez
Première édition française Autrement Jeunesse, coll. « Histoire sans paroles », septembre 2005
Édition en couverture Casterman, coll. « Histoire sans paroles », 2016
Genre Album sans texte
Âge indicatif dès 5 ans

Thèmes principaux : poursuite, apparences, amitié, lecture d'images.

Une poursuite qui change de sens.

Au début, les animaux vivent près d'une maison dans les bois. Le renard emporte brusquement une poule blanche. L'ours, le lapin et le coq partent aussitôt à leur poursuite. La course traverse la forêt, gagne la montagne et finit par atteindre la mer.

Les trois poursuivants gardent en mémoire la scène du départ. Le lecteur, pendant ce temps, prend de l'avance sur eux. Il voit le renard et la poule blottis ensemble dans un arbre. Plus tard, les deux animaux jouent devant un damier, à la lumière d'une bougie. Quand ils prennent la mer dans une petite embarcation, leur entente est devenue manifeste.

La poursuite se termine dans le refuge du renard. L'ours retient le coq tandis que la poule se tient auprès du renard. Tous se retrouvent ensuite autour du feu. Puis l'ours, le lapin et le coq repartent en bateau. Sur la dernière image, le renard et la poule restent sur la plage, serrés l'un contre l'autre, tandis que les autres s'éloignent.

Le lecteur en sait plus que les poursuivants.

C'est le ressort le plus fin de l'album. Les trois poursuivants agissent selon ce qu'ils ont vu au commencement, alors que les images donnent au lecteur d'autres indices. Leur obstination devient peu à peu comique : ils courent toujours après le même « voleur », mais nous avons cessé de lire la situation de la même manière.

Le format horizontal sert remarquablement cette construction. Les personnages peuvent être séparés par de grandes étendues ou réduits à de petites silhouettes dans le décor. Cette distance explique l'écart entre ce que savent les poursuivants et ce que nous savons. Les couleurs accompagnent aussi le passage du temps. Le vert du départ s'assombrit dans la forêt. Les nuits prennent des tonalités bleues, avant le retour de paysages plus clairs.

Dans cet album sans texte, gestes et regards portent l'essentiel. Au début, tout est précipitation. Puis les scènes consacrées au renard et à la poule s'apaisent. Leur proximité grandit sous nos yeux. Le dessin fait avancer l'histoire et distribue les informations : il tient ici la place du narrateur.

Le titre avait jugé trop vite.

Reste le titre qui nomme un coupable avant même la première page. La scène initiale semble lui donner raison puisque le renard s'empare bien de la poule. La suite oblige pourtant à reprendre ce premier jugement.

Un point demeure inexpliqué : l'album montre le passage de l'enlèvement à l'entente sans raconter ce qui l'a rendu possible. Ce blanc mérite d'être conservé. Les images donnent à voir l'évolution de la relation, mais elles ne livrent ni les pensées des personnages ni un passé qui expliquerait leur conduite.

C'est ce silence qui fait la force du livre. L'album conduit le lecteur à corriger sa première lecture sans lui fournir de commentaire. On entre dans l'album persuadé de connaître le voleur et la victime. À la dernière page, on comprend surtout qu'on avait jugé l'histoire trop vite.

Pour aller plus loin.

© Casterman · Béatrice Rodriguez.