L'édition comprend le texte intégral du conte, suivi d'un dossier consacré à Andersen et aux différentes manières dont l'œuvre a été illustrée.
La basse-cour a déjà décidé.
Dans le nid d'une cane, un œuf plus gros que les autres tarde à éclore. Le petit qui en sort est gris et bien plus grand que les canetons jaunes. Il nage pourtant aussi bien qu'eux. Sa mère le défend d'abord, mais les animaux de la basse-cour ne voient que son apparence. Ils le pincent, lui donnent des coups de bec et se moquent de lui. Ses frères et sœurs le repoussent à leur tour. Sa mère finit même par souhaiter qu'il parte.
Le caneton s'enfuit vers un marais. Les canards sauvages lui permettent de rester, pourvu qu'il ne se marie pas dans leur famille. Après avoir échappé à une chasse, il trouve refuge chez une vieille femme qui vit avec une poule et un chat. La poule estime que celui qui ne sait pas pondre doit se taire. Le chat, lui, juge les autres d'après leur capacité à faire le gros dos et à ronronner. Comme le caneton ne sait faire ni l'un ni l'autre, personne ne prend au sérieux son désir de nager et de plonger. Il repart, traverse l'automne et manque de mourir prisonnier de la glace pendant l'hiver.
Quand le jugement des autres devient le sien.
À force de s'entendre dire qu'il est laid, le jeune oiseau adopte ce jugement. Lorsque de petits oiseaux s'envolent à son approche, il pense que son apparence les a effrayés. Un chien de chasse s'approche de lui, montre ses dents, puis repart sans le mordre. Le caneton y voit encore une preuve de sa laideur. Les autres n'ont plus besoin de l'insulter : il a appris à se rabaisser lui-même.
Henri Galeron rend cette violence visible. Sur la couverture, le petit oiseau se tient seul au centre, cerné par les têtes de canards et de volailles adultes. Dans les scènes de la basse-cour, leurs corps remplissent la page et le dominent. Les animaux gardent des formes et des plumages reconnaissables, mais leurs regards composent une véritable assemblée qui surveille et condamne. Quand le caneton s'éloigne, les images s'ouvrent sur le marais, le ciel et la glace. Il gagne de l'espace sans trouver encore sa place.
Le cygne répare-t-il tout ?
À l'automne, le caneton aperçoit de grands oiseaux blancs dont la beauté le bouleverse. Il les retrouve au printemps. Persuadé qu'ils vont le tuer parce qu'il ose s'approcher d'eux, il baisse la tête vers l'eau. Son reflet lui montre le cygne qu'il est devenu en grandissant. Il ne se transforme pas sous l'effet d'un sortilège : il découvre enfin l'espèce à laquelle il appartenait depuis sa naissance. Le dossier qui suit le conte rappelle qu'Andersen voyait dans cette histoire un reflet de sa propre vie.
Les cygnes l'accueillent et des enfants le proclament bientôt « le nouveau le plus beau ». Après des mois de solitude, il rencontre enfin des êtres parmi lesquels il peut vivre. Son bonheur est réel.
La fin laisse cependant une question. Les habitants de la basse-cour n'apprennent jamais à regarder autrement celui qu'ils avaient rejeté. Le jeune oiseau trouve une autre famille parce qu'il se révèle appartenir à une espèce admirée. Aurait-il moins mérité le respect s'il était resté un grand oiseau gris ?
Pour aller plus loin.
Anne-Laure Cognet, « Henri Galeron et les images renversantes », La Revue des livres pour enfants, no 263. Un entretien dans lequel l'illustrateur revient sur son travail et sur sa volonté de proposer une représentation différente du conte (article en accès libre sur le site du CNLJ).
© Gallimard Jeunesse · Hans Christian Andersen · Henri Galeron.



