Couverture de l'album Les petits bonshommes sur le carreau, d'Olivier Douzou et Isabelle Simon (Éditions du Rouergue) : sur fond bleu à parapluies, la photographie d'un bonhomme tracé sur une vitre embuée, derrière laquelle se devinent des figures de terre.
© Isabelle Simon, Olivier Douzou / Éditions du Rouergue.
Titre Les petits bonshommes sur le carreau
Histoire, texte et conception graphique Olivier Douzou
Personnages et mises en scène Isabelle Simon
Photographies Stéphane D'Houwt et Isabelle Simon
Première édition française Éditions du Rouergue, Rodez, 1994
Genre Album
Âge indicatif dès 5 ans

Thèmes principaux : pauvreté, sans-abri, exclusion sociale, inégalités sociales, précarité, solitude, regard sur l'autre, vie dans la rue.

D'un côté et de l'autre.

Un enfant regarde la rue, la nuit, depuis une pièce où il fait chaud. Sur la buée de la fenêtre, un petit bonhomme a été tracé du bout du doigt. Dehors, d'autres « petits bonshommes » vivent dans le froid. Ce sont des personnes sans abri, couchées à même le sol, blotties contre un mur ou installées entre les poubelles. Dès les premières pages, une vitre sépare deux mondes.

Olivier Douzou fait de cette séparation la règle de l'album. « Côté recto », le bonhomme dessiné appartient au monde intérieur. Il a des yeux, mais ne voit pas ce qui se passe dehors. Il a une bouche, mais ne parle pas. Puis le livre repasse « côté verso » et montre les personnes de la rue. Elles parlent sans être entendues, cherchent un endroit où dormir, subissent le froid. À mesure que les pages tournent, le lecteur est ainsi conduit d'un côté de la fenêtre à l'autre.

Quand les mots changent de côté.

Le titre prend alors tout son sens. Le petit bonhomme est littéralement sur le carreau de la fenêtre, ceux du dehors sont eux aussi « sur le carreau », au sens figuré. D'autres expressions prolongent ce jeu, de « sur la paille » à la « bonne étoile » du personnage protégé, écho de la « belle étoile » sous laquelle dorment les sans-abri. Même le soupirail et les bouches d'égout entrent dans ce réseau de mots liés à la parole, à l'écoute et au silence. Les jeux de langue font ainsi communiquer les deux faces du livre.

Les images donnent une présence singulière à cette opposition. Isabelle Simon a réalisé les personnages et les mises en scène, photographiés par Stéphane D'Houwt et elle-même. Les figures de terre paraissent lourdes, presque immobiles, dans des décors urbains aux surfaces sales ou abîmées. À l'intérieur, les motifs réguliers et les tonalités plus chaudes installent au contraire un espace protégé. Les pages de garde accompagnent discrètement ce basculement : le même motif passe du beige, au début, au bleu sombre à la fin.

Une frontière moins solide qu'il n'y paraît.

La dernière séquence déplace une ultime fois la frontière. Le petit bonhomme dessiné « côté recto » se retrouvera « côté verso » dès que le rideau sera tiré. Il n'aura pourtant pas bougé : c'est notre manière de le regarder qui aura changé.

Cette fin donne au livre sa portée. Depuis le début, la vitre semblait partager nettement ceux qui sont à l'abri et ceux qui vivent dehors. Le dernier retournement fragilise cette évidence. Sans discours explicatif, l'album fait éprouver au lecteur combien une situation peut dépendre du côté où l'on se trouve… et du regard que l'on porte sur ceux qui sont de l'autre côté.

Pour aller plus loin.

© Éditions du Rouergue · Olivier Douzou et Isabelle Simon, photographies de Stéphane D'Houwt et Isabelle Simon.