Couverture de Macao et Cosmage ou l'expérience du bonheur, d'Edy-Legrand (Circonflexe).
© Edy-Legrand / Circonflexe.
Titre Macao et Cosmage ou l'expérience du bonheur
Auteur et illustrateur Edy-Legrand
Première édition française Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919
Édition en couverture Circonflexe, 2000
Mise en couleurs de l'édition originale Jean Saudé, au pochoir
Genre Album narratif, robinsonnade
Âge indicatif dès 8 ans

Thèmes principaux : bonheur, île, nature et civilisation, colonisation, progrès.

Le bonheur, avant le bateau.

Macao est un garçon blanc, Cosmage une fille noire. Ils sont les seuls êtres humains d'une île luxuriante, où ils grandissent entourés d'animaux avant de devenir amoureux. La nature les nourrit et les abrite. Cet équilibre se rompt lorsque le commandant Létambot débarque, prend possession de l'île au nom de la France et fait hisser le drapeau.

Quand le navire repart, Macao ne retrouve plus tout à fait son bonheur : « le bonheur semblait enfui ». Les hommes reviennent bientôt pour s'installer. Les arbres sont coupés, le sous-sol exploité, tandis que les animaux sont pourchassés jusqu'à l'extermination. Bien plus tard, Macao et Cosmage, devenus vieux, se retirent dans l'un des derniers endroits demeurés tranquilles.

Un détail donne au récit une profondeur inattendue. Le trouble de Macao précède la transformation matérielle de l'île : la rencontre avec la civilisation a déjà changé le regard qu'il portait sur sa propre vie.

La page change avec l'île.

L'album étonne par sa conception graphique. Edy-Legrand adopte un grand format carré et mêle aux images arts déco un texte manuscrit en lettres capitales. Dans l'édition originale, les compositions sont mises en couleurs au pochoir par Jean Saudé. L'image peut occuper la page entière, voire la double page. Le texte trouve sa place à l'intérieur de cet espace.

Ce choix devient particulièrement expressif lorsque l'île est colonisée. Au début, végétation et animaux foisonnent. L'arrivée du navire introduit une masse sombre et de la fumée dans ce monde coloré. Plus tard, une scène montre les animaux fuyant vers la gauche, à contre-sens de la lecture. Ils disparaissent ensuite presque entièrement des images. La transformation du milieu se lit dans l'espace même du livre.

Cette première publication destinée à la jeunesse de la NRF renouvelle ainsi profondément l'album français de son temps. L'image y prend une véritable part dans la conduite du récit.

Qui faut-il croire ?

Les événements donnent d'abord l'impression d'une condamnation très nette de la colonisation et de l'exploitation de la nature. Le narrateur complique pourtant cette lecture. Il parle du « brave commandant Létambot » et de la « bienheureuse civilisation ». Surtout, les derniers mots assurent que « le gouverneur avait raison », après que celui-ci a défendu le travail et une activité humaine sans limites.

La contradiction reste ouverte. Les images ont montré la destruction d'un monde. La dernière phrase paraît donner raison au discours qui l'a provoquée. Faut-il y entendre de l'ironie ? Rien ne permet de trancher avec certitude.

L'île heureuse relève aussi d'un imaginaire ancien de l'état de nature, que l'éditeur rapproche du mythe rousseauiste du « bon sauvage ». Ce contexte invite à lire l'ouvrage comme une œuvre de 1919, traversée par les représentations de son temps, y compris lorsqu'elle semble anticiper certaines préoccupations écologiques.

Le lecteur a vu l'île se défaire avant d'entendre qu'il faudrait appeler cela le progrès. Le désaccord entre les images et les derniers mots ne se résout pas tout à fait. C'est encore lui qui donne à Macao et Cosmage une bonne part de sa force.

Pour aller plus loin.

© Circonflexe · Edy-Legrand.