Couverture de La double vie de Charlotte, de Jacqueline Wilson, illustré par Nick Sharratt (Gallimard Jeunesse, Folio Junior) : une fillette en tenue de domestique victorienne se regarde dans un miroir, où lui répond une fille d'aujourd'hui.
© Nick Sharratt / Gallimard Jeunesse.
Titre La double vie de Charlotte
Autrice Jacqueline Wilson
Illustrations Nick Sharratt
Titre original The Lottie Project
Édition originale Doubleday, Londres, 1997
Première édition française Gallimard Jeunesse, 1998, traduit de l'anglais par Olivier de Broca
Genre Roman illustré
Âge indicatif dès 10 ans

Thèmes principaux : écriture de soi, double, identité, enfants d'autrefois, époque victorienne, travail des enfants, inégalités sociales, famille monoparentale, relation mère-fille, école.

Un devoir d'histoire qui prend le large.

Charlie ne supporte pas qu'on l'appelle Charlotte. Sa nouvelle institutrice, Miss Beckworth, décide pourtant d'employer son prénom complet. Elle impose aussi à la classe un dossier sur l'époque victorienne. Charlie s'attend au pire, jusqu'au jour où elle découvre, dans un livre sur les domestiques, la photographie d'une fillette qui semble avoir son âge.

À la maison, les difficultés sont bien réelles. Jo, sa mère, l'a eue très jeune et l'élève seule. Lorsqu'elle perd son emploi, elle doit multiplier les petits boulots pour continuer à payer leur appartement. Elle garde notamment Robin, un garçon de cinq ans dont le père, Mark, se rapproche d'elle. Charlie voit d'un très mauvais œil cette intrusion dans le tête-à-tête qu'elle forme avec sa mère.

Son devoir d'histoire prend alors une direction inattendue. Charlie invente Lottie, onze ans, excellente élève de l'époque victorienne, obligée de quitter l'école pour devenir jeune nourrice et aider sa famille. Le roman passe dès lors de la vie de Charlie au journal de Lottie. Les mêmes sujets reviennent dans les deux récits (la maison, le travail, la famille, le dimanche) et font surgir des échos parfois troublants entre deux enfances séparées par plus d'un siècle.

Une Charlotte en cache une autre.

Le jeu sur les prénoms resserre encore le lien. Miss Beckworth appelle Charlie « Charlotte » contre son gré. Dans le récit qu'elle invente, Lottie subit presque la même décision : sa patronne juge son diminutif inconvenant pour une domestique et lui impose à son tour le prénom Charlotte. Ce détail donne au titre une portée qui ne se révèle que peu à peu.

Lottie finit d'ailleurs par devenir beaucoup plus qu'un personnage de devoir scolaire. Charlie écrit comme si cette autre fille lui soufflait ses pensées. À travers elle, elle commence à regarder autrement les difficultés matérielles de sa famille et les changements qui l'inquiètent. La distance historique demeure sensible. Le dossier est pourtant devenu une véritable expérience d'écriture.

Inventer sans confondre.

Jacqueline Wilson prend soin de montrer où s'arrête le savoir et où commence la fiction. Quand les documents lui manquent, Charlie invente. À la fin, Miss Beckworth récompense le dossier très documenté de Jamie pour les faits qu'il rassemble, puis celui de Charlie pour la manière dont il restitue l'atmosphère de l'époque. Elle reconnaît ainsi deux façons d'entrer dans l'histoire : documenter le passé ou tenter d'imaginer ce qu'une existence pouvait y être.

Les dessins en noir et blanc de Nick Sharratt accompagnent cette voix avec beaucoup de vivacité. Les petites caricatures et les scènes comiques épousent volontiers les jugements de Charlie et son goût de l'exagération. Elles participent pleinement à sa façon de voir le monde.

En donnant une voix à Lottie, Charlie découvre qu'inventer une autre vie peut déplacer le regard que l'on porte sur la sienne. À la fin du roman, le prénom Charlotte lui-même n'a plus tout à fait le même sens.

Pour aller plus loin.

© Gallimard Jeunesse · Jacqueline Wilson, ill. Nick Sharratt, trad. Olivier de Broca.