Thèmes principaux : réécriture de conte, sommeil, réveil, temps, amour, conte merveilleux, intertextualité, relation texte-image, regard.
Un conte saisi pendant son sommeil.
Deux hommes cheminent vers un lieu appelé Le Bois. Le plus âgé paraît savoir ce qu'ils vont trouver. Le plus jeune découvre peu à peu un paysage gagné par le sommeil. Des animaux sont immobiles sur leur route, puis un cavalier. Dans la ville, les habitants ont été surpris au milieu de leurs occupations : enfants, musiciens, balayeur, boxeurs, jusqu'au roi et à la reine. Le jeune voyageur semble être un prince. À mesure qu'ils avancent, les signes du conte connu se mettent en place.
Entrer dans l'image.
La mise en page donne à cette promenade sa forme particulière. Sur la page de gauche, les deux voyageurs restent de petites silhouettes tracées en noir sur un fond clair. En vis-à-vis, de grands tableaux colorés font apparaître la ville endormie avec une profusion de détails. Rébecca Dautremer a expliqué avoir voulu construire un lieu reconnaissable d'une image à l'autre et faire circuler le regard comme une caméra dans le village. On ne traverse donc pas seulement une suite d'illustrations, on a plutôt le sentiment d'avancer réellement dans Le Bois.
Cette construction modifie la manière de lire. Les personnages qui marchent occupent peu d'espace, tandis que les dormeurs donnent aux images leur densité. Un geste interrompu, une position du corps ou un objet abandonné font deviner ce qui se passait avant l'endormissement. Le lecteur s'attarde et cherche des indices. Le récit progresse ainsi par le dialogue, mais aussi par l'observation des illustrations.
Le livre compte beaucoup sur le rappel en mémoire de La Belle au bois dormant. Les cent ans, le prince et la perspective d'un baiser suffisent pour que le conte de Perrault affleure. Rébecca Dautremer conserve certains éléments structurants du récit-source, mais les déplace dans cet environnement de ville endormie. Le conte demeure ainsi reconnaissable sans que la cause de ce profond sommeil soit jamais redonnée.
Quand la couleur gagne.
Dans les dernières pages, le jeune homme quitte sa position d'observateur. Attiré par une fleuriste endormie, il s'avance vers elle et gagne progressivement la couleur du monde qu'il regardait jusque-là. Le baiser reste hors champ. Des papillons s'envolent, puis les habitants apparaissent réveillés. Ce passage du trait noir à la couleur donne au réveil une forme immédiatement visible.
La force du Bois dormait tient à cette manière de faire travailler ensemble une histoire déjà connue et la matérialité de l'album. Pour un lecteur qui possède quelques repères de La Belle au bois dormant, le plaisir vient autant de la reconnaissance que du déplacement. Rébecca Dautremer s'attarde précisément là où le conte ancien passait vite : dans ces cent années silencieuses où tout semble arrêté, mais où chaque image laisse encore deviner la vie.
Pour aller plus loin.
- « Dans la bulle de… Rébecca Dautremer », La Ribambulle, 2017. Un entretien où il est question de la fabrication de l'album, de la construction du village et de la circulation du regard.
© Sarbacane · Rébecca Dautremer.

