Un millimètre et demi.

t. 1, La Vie suspendue
Timothée de Fombelle
ill. François Place
Gallimard Jeunesse
Tobie Lolness mesure un millimètre et demi. C'est peu, même dans un livre ! Et pourtant, ce minuscule détail suffit à déplacer tout le regard. Une branche devient une route. Une feuille peut servir d'abri. Une fissure dans l'écorce ouvre un précipice. Une goutte de pluie, pour Tobie, n'a rien d'une gouttelette : c'est un événement.
On entre ainsi dans le roman de Timothée de Fombelle par un changement d'échelle. Le lecteur n'a pas besoin d'une longue explication. Il comprend très vite que l'arbre où vivent Tobie et les siens n'est pas un décor perché, ni une fantaisie posée sur quelques branches. C'est un pays. On y marche, on y déménage, on y travaille, on s'y perd. Les insectes ne sont plus de petites bêtes à observer de loin. Ils deviennent des dangers, des montures, parfois même des machines vivantes. Qui aurait pensé qu'un charançon puisse faire trembler tout un monde ?
La miniaturisation donne au roman son charme immédiat. Elle fait aussi beaucoup plus. Elle apprend à regarder l'ordinaire comme s'il était inconnu.
Habiter l'arbre.
L'arbre de Tobie a ses régions, ses habitudes, ses hiérarchies. Les Cimes ne ressemblent pas aux Basses-Branches. Les chemins sont difficiles, les distances comptent, les familles restent donc souvent près de la branche où elles sont nées. Les maisons sont creusées dans le bois. Les habitants connaissent la sève, la mousse, les feuilles, les variations du froid et de la lumière. Tout cela donne à l'univers une consistance rare.
Timothée de Fombelle prend son temps pour installer ce monde. Il ne nous remet pas une carte avec légende et mode d'emploi. Il nous fait voyager avec Tobie. On découvre l'arbre au rythme des courses, des souvenirs, des exils et des cachettes. Le lecteur apprend peu à peu à penser comme un habitant de l'écorce. À cette échelle, un trou peut sauver une vie. Une toile d'araignée devient un piège gigantesque. Un lac suspendu au milieu des branches suffit à faire naître un paysage entier.
C'est peut-être là que le roman touche juste. Il ne demande pas au lecteur de croire à n'importe quoi. Il part de choses connues comme un tronc, des feuilles, des insectes, de la sève et les déplace légèrement. Le monde est inventé, mais il reste assez proche du nôtre pour nous troubler.
Le grand grignotage.

t. 2, Les Yeux d'Elisha
Timothée de Fombelle
ill. François Place
Gallimard Jeunesse
L'émerveillement n'efface pourtant pas l'inquiétude. L'arbre va mal. Jo Mitch, entrepreneur brutal et manipulateur, fait creuser des cités, exploite les charançons, transforme le bois en chantier. Il parle de progrès, de confort, d'avenir. Derrière ces mots, l'arbre se fatigue.
Le danger ne vient donc pas d'un simple « méchant » qui abîmerait la nature par plaisir. Il naît d'une organisation entière. Certains veulent s'enrichir, d'autres veulent être logés, beaucoup ont peur, beaucoup se taisent. Les branches se trouent, la couche de feuilles se réduit, les mousses et les lichens gagnent du terrain, les abeilles se raréfient. Le vivant envoie des signes. Encore faut-il accepter de les lire.
Sim Lolness, le père de Tobie, les lit mieux que les autres. Savant farfelu, tendre et obstiné, il affirme que l'arbre est vivant. Pour lui, la sève brute n'est pas un carburant disponible, elle touche au cœur même de l'arbre. Lorsqu'il refuse d'en livrer le secret, il ne protège pas seulement une invention. Il refuse qu'on transforme la vie en réserve d'énergie.
Le second tome va plus loin. Le cratère creusé dans le bois apparaît comme une plaie. L'écorce tente de la refermer. L'arbre résiste. Cette image suffit à faire comprendre l'enjeu écologique du roman. On n'habite pas l'arbre comme on occupe un meuble. On dépend de lui. On respire grâce à ce qu'il rend possible.
Un monde qui parle du nôtre.
Tobie Lolness raconte une aventure pleine de poursuites, de ruses, d'amitiés et de trahisons. Mais l'arbre-monde agit aussi comme un miroir. On y reconnaît des réflexes qui nous appartiennent : croire aux grands travaux, repousser les alertes, traiter le vivant comme une matière première, espérer que les conséquences arriveront plus tard.
Le roman évite pourtant le sermon. Il préfère les images qui restent. Un enfant caché dans un trou d'écorce. Des charançons marqués au sigle d'une entreprise. Une maison minuscule creusée à la main dans les Basses-Branches. Un lac secret, presque impossible, au milieu du bois. Ce sont ces scènes qui rendent la question écologique sensible. Pas besoin de discours pesant : le lecteur a parcouru le lieu, il y tient déjà.
Et puis l'arbre n'est pas seul. Le second tome ouvre le récit vers les racines, les herbes, les Pelés, d'autres manières de vivre. L'arbre-monde cesse alors d'être un univers fermé sur lui-même. Il dépend de ce qui l'entoure, comme tout milieu vivant.
Lire Tobie Lolness, c'est donc faire une expérience assez rare : devenir assez petit pour voir plus grand. Après cela, un arbre n'est plus tout à fait un arbre. Il peut être une maison. Il peut devenir un pays fragile avec sa mémoire et ses blessures. Il peut aussi être un avertissement.
Œuvre chroniquée.
- Fombelle, Timothée de. Tobie Lolness, t. 1 La Vie suspendue et t. 2 Les Yeux d'Elisha. Illustrations de François Place. Paris : Gallimard Jeunesse, 2006 et 2007.
Pour aller plus loin.
- Ganiayre, Claude. « Un héros minuscule ». La Revue des livres pour enfants, n° 241, 2008.
- Beaude, Pierre-Marie. « Tobie Lolness, de Timothée de Fombelle ». La Revue des livres pour enfants, n° 235, 2007.
- Autard, Jean. « L'arbre-monde dans l'illustration et la littérature de jeunesse ». Les Chantiers de la création, n° 15, 2022.
- Prince, Nathalie et Thiltges, Sébastian (dir.). Éco-graphies. Écologie et littératures pour la jeunesse. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2018.