Le récit se déroule en sept histoires successives. Gerda y entreprend un long voyage pour retrouver son ami qu'elle découvre prisonnier d'un enchantement.

Des roses pleines de défauts.

Couverture de La Reine des neiges, de Hans Christian Andersen, illustré par Edmund Dulac (Éditions Corentin) : dans une forêt enneigée, une fillette blonde embrasse un renne.
La Reine des neiges
Hans Christian Andersen
ill. Edmund Dulac
Éditions Corentin

Kay et Gerda vivent dans deux mansardes voisines. Leurs familles ont installé à leurs fenêtres des jardinières dont les rosiers se rejoignent au-dessus de la gouttière. L'été, les enfants jouent sous les fleurs. L'hiver, lorsque le givre recouvre leurs fenêtres, ils chauffent des pièces de cuivre sur le poêle et les appliquent contre les vitres. La chaleur ouvre de petits ronds transparents derrière lesquels apparaît chaque fois le regard affectueux de l'un et de l'autre.

Un soir, Kay aperçoit un flocon posé sur une jardinière, qui grossit jusqu'à prendre la forme d'une femme enveloppée d'un voile blanc, comme tissé de millions de flocons étoilés. Elle est magnifique. Ses yeux étincellent, mais leur éclat inquiète le garçon qui saute de sa chaise lorsqu'elle lui fait signe.

Pour comprendre ce qui va lui arriver, il faut revenir à la première histoire du conte. Un troll a fabriqué un miroir capable de réduire à presque rien ce qui est beau et bon, tout en grossissant démesurément les défauts. Le miroir s'est brisé et ses éclats se sont dispersés à travers le monde. L'un pénètre dans l'œil de Kay, un autre dans son cœur.

Le changement est immédiat. Lorsque Gerda pleure, Kay lui lance qu'elle est laide. Il regarde leurs roses et s'indigne : l'une a été rongée par un ver, l'autre pousse de travers ! Il arrache plusieurs fleurs, puis se détourne peu à peu des jeux qu'il partageait avec son amie.

Sa loupe lui réserve désormais de bien plus belles découvertes. Grossis par le verre, les flocons de neige ressemblent à des fleurs merveilleusement ouvragées ou à des étoiles à dix pointes. Leur régularité l'enchante. Kay les trouve supérieurs aux fleurs véritables. Il faudrait donc empêcher le dégel pour conserver cette perfection ! En comparaison, les roses grandissent à leur façon. Elles attirent parfois les vers et finissent par se faner. C'est justement cette beauté vivante exposée aux accidents du temps que Kay ne sait plus apprécier.

Le piège d'une beauté parfaite.

Couverture de La Reine des neiges, de Hans Christian Andersen, illustré par Stasys Eidrigevicius (Grasset, coll. Monsieur Chat) : dans un cadre sombre, une silhouette pâle serre contre elle un renne.
La Reine des neiges
Hans Christian Andersen
ill. Stasys Eidrigevicius
Grasset

Un jour, sur la grande place, Kay accroche son petit traîneau à celui d'une silhouette entièrement vêtue de blanc. Le jeu tourne rapidement à l'enlèvement. Dans la tempête, le garçon voudrait réciter une prière. Mais, étrangement, seule sa table de multiplication lui revient en mémoire.

Lorsque la Reine se découvre, elle l'invite à se réchauffer sous sa fourrure. Son premier baiser est si froid que Kay croit mourir. Il cesse ensuite de sentir le gel. Un deuxième baiser lui fait oublier Gerda et sa grand-mère. Quant au troisième, précise la souveraine, il pourrait le tuer. Voilà une singulière manière de prendre soin de son invité !

Kay contemple alors la Reine. Il la trouve plus belle que jamais, rayonnante d'intelligence. Lui qui voit maintenant des imperfections partout ne décèle chez elle aucun défaut. Pour l'impressionner, il raconte qu'il sait calculer de tête, même avec les fractions, et connaît la superficie des pays. Elle sourit. Kay a soudain le sentiment que tout son savoir est insuffisant.

Le palais semble conçu pour éblouir Kay. Ses salles immenses sont éclairées par les aurores boréales. Au centre se trouve un lac gelé, brisé en mille morceaux qui semblent tous pareils. La Reine affirme trôner sur ce lac, qu'elle appelle le « miroir de la raison ».

Hans Christian Andersen imagine avec malice les distractions qui pourraient égayer ces salles : un bal d'ours polaires, par exemple, ou les bavardages de renardes blanches autour d'un café. Mais le palais demeure silencieux. Kay, bleu de froid, presque noir, ne s'aperçoit même plus qu'il gèle.

La géométrie des cristaux possède une beauté véritable. Kay en a fait son unique mesure du monde. Sa fascination l'a progressivement privé de ce qui donnait un sens à ses journées. Au milieu des merveilles de glace, il ne regrette personne. La souveraine peut même s'absenter sans craindre qu'il s'enfuie. Elle part ainsi vers l'Italie avec l'idée de blanchir les volcans de l'Etna et du Vésuve. Décidément, aucune couleur ne semble devoir échapper à son royaume.

Quand les larmes réveillent les roses.

Pendant ce temps, Gerda parcourt le monde à la recherche de son ami. Une vieille magicienne la recueille dans un jardin extraordinaire où toutes les fleurs, quelle que soit la saison, s'épanouissent ensemble. La femme souhaite garder l'enfant auprès d'elle. Elle lui fait oublier Kay et enfouit les rosiers sous terre, de peur que leurs fleurs ne réveillent ses souvenirs.

Elle commet pourtant une petite étourderie : une rose est peinte sur son chapeau. Gerda l'aperçoit et s'étonne de n'en trouver aucune dans le jardin. Elle cherche, puis se met à pleurer. Ses larmes touchent la terre et un rosier surgit aussitôt, couvert de fleurs. Devant lui, Gerda se souvient de Kay. Elle reprend sa route et découvre, une fois dehors, que l'automne est déjà bien avancé.

Couverture de La Reine des neiges, de Hans Christian Andersen, illustré par Anton Lomaev (Sarbacane) : une femme en manteau de fourrure blanche et grand chapeau, assise sur un toit, domine une ville enneigée la nuit.
La Reine des neiges
Hans Christian Andersen
ill. Anton Lomaev
Sarbacane

Après bien des aventures, une fille de brigands lui confie un renne qui l'emporte vers le Grand Nord. Gerda finit par atteindre le palais de la Reine. Kay est là, immobile au milieu de ses morceaux de glace. Elle court vers lui et le serre dans ses bras. Le garçon reste figé.

Gerda pleure alors sur sa poitrine. Ses larmes chaudes pénètrent jusqu'à son cœur, font fondre la glace qui l'emprisonne et entraînent l'éclat du miroir. Elle chante le vieux cantique qu'ils connaissaient enfants, celui qui parle des roses et de l'Enfant Jésus. Kay éclate à son tour en sanglots, si abondamment que la poussière de miroir est chassée de son œil. Il reconnaît Gerda et découvre soudain combien le palais est froid.

Souvenons-nous des pièces de cuivre chauffées contre les vitres givrées. La chaleur ouvrait autrefois un passage par lequel les deux enfants pouvaient se regarder. Les larmes accomplissent maintenant un prodige comparable. Elles ont d'abord fait ressurgir un rosier, puis rendu à Kay ses souvenirs et la possibilité de reconnaître son amie.

Le garçon recommence à sentir le froid. Il peut aussi éprouver la joie des retrouvailles. Son cœur s'est remis à battre pour quelqu'un.

« Éternité » : le mot impossible.

Reste une scène étrange, peut-être la plus importante du conte.

Depuis son arrivée au palais, Kay s'absorbe dans un jeu de patience. Il dispose des morceaux de glace pour former des figures compliquées, puis tente de composer avec eux un mot : « Éternité ». La Reine lui a promis que, s'il y parvient, il deviendra son propre maître et recevra le monde entier. Elle ajoute une paire de patins neufs à sa récompense.

Kay cherche en vain la bonne combinaison. Il réfléchit jusqu'à l'épuisement, sans parvenir à former le mot désiré.

Or, lorsque Gerda le délivre, les morceaux de glace se mettent à danser de joie. Ils retombent ensuite sur le sol et composent d'eux-mêmes le mot « Éternité ». Kay obtient ainsi sa liberté au moment où il a cessé de vouloir résoudre le problème.

L'éternité qu'il cherchait dans une figure immobile surgit finalement d'un mouvement de joie. Au royaume de la Reine, elle ressemblait à un hiver sans fin, où rien ne pouvait s'altérer. Kay espérait l'atteindre en ordonnant parfaitement ses fragments de glace. Les retrouvailles donnent au mot une autre profondeur : le souvenir renaît et l'affection des enfants a résisté au temps comme à l'oubli. Le cantique que Gerda vient de chanter donne aussi à cette éternité une résonance chrétienne, celle d'une vie qui dépasse le temps humain.

Lorsque Kay et Gerda rentrent chez eux, ils découvrent qu'ils sont devenus adultes. Les rosiers fleurissent à la fenêtre et la grand-mère lit l'Évangile. Ils sont restés, écrit Hans Christian Andersen, « enfants par le cœur ». Leur vie a continué pendant leur absence. Leur attachement a traversé l'épreuve.

Le conte s'achève dans la chaleur de l'été. Pourtant, la Reine des neiges conserve son pouvoir de fascination. Même après avoir retrouvé Kay et Gerda parmi les roses, nous gardons en mémoire la lumière de son palais et ses cristaux étincelants.

Hans Christian Andersen nous a fait admirer cette beauté avant d'en révéler le danger. Car la perfection devient terriblement inhumaine lorsqu'elle exige que plus rien ne change, pas même un cœur.

Œuvres de fiction évoquées.

  • ANDERSEN, Hans Christian. La Reine des neiges (Snedronningen, 1844). Traduit du danois par Louis Moland. Illustrations d'Edmund Dulac. Quimper : Éditions Corentin, coll. « Les plus beaux contes illustrés », 1996.
  • ANDERSEN, Hans Christian. La Reine des neiges. Traduit du danois par Anne Paraf, adaptation de Christophe Gallaz. Illustrations de Stasys Eidrigevicius. Paris : Grasset, coll. « Monsieur Chat », 1984.
  • ANDERSEN, Hans Christian. La Reine des neiges. Conte en sept histoires. Traduit du danois, traduction revue par Emmanuelle Beulque. Illustrations d'Anton Lomaev. Paris : Sarbacane, coll. « Les grands classiques illustrés », 2024.
  • ANDERSEN, Hans Christian. Contes. Traduit du danois par P. G. La Chesnais, présentation de Florence Fix. Paris : Flammarion, coll. « GF », 2021.

Pour aller plus loin.