L'Odyssée : un lit qui ne bouge pas.

Couverture du Feuilleton d'Ulysse, de Murielle Szac, illustré par Sébastien Thibault.
Le Feuilleton d'Ulysse
Murielle Szac
Illustrations de Sébastien Thibault
Bayard Jeunesse

Après vingt ans d'absence, Ulysse est enfin revenu à Ithaque. Il s'était d'abord présenté sous l'apparence d'un mendiant, ses haillons sont maintenant tombés. Devant lui, Pénélope semble déjà reconnaître l'homme qu'elle a attendu si longtemps, mais elle retient encore le geste qui scellerait leurs retrouvailles. Elle demande à Euryclée de faire sortir de la chambre leur lit nuptial.

Ulysse bondit. Déplacer ce lit ? Impossible. Il l'a construit de ses mains autour du tronc d'un olivier dont les racines sont restées dans le sol. Pénélope le laisse expliquer. Elle tient la preuve qu'elle cherchait : lui seul pouvait connaître ce secret.

La scène tient à cette épreuve. Ulysse peut affirmer son identité. Pénélope, elle, doit encore la reconnaître. Le détail du lit transforme une conviction intime en certitude partagée. Et l'image est belle : après les années de guerre et d'errance, leurs retrouvailles s'appuient sur quelque chose qui, lui, n'a jamais bougé.

Les Habits neufs de l'empereur : tout le monde le voit.

Couverture du Roi nu, d'après Andersen, illustré par Albertine.
Le Roi nu
Hans Christian Andersen
Illustrations d'Albertine
La Joie de lire

Dans le conte d'Andersen, deux escrocs promettent à l'empereur un vêtement merveilleux, invisible aux sots et à ceux qui ne sont pas dignes de leur fonction. Ils ne tissent pourtant rien. Les ministres ne voient aucun tissu. L'empereur non plus. Tous en vantent malgré tout la beauté et, le jour de la procession, la foule admire à son tour le costume inexistant.

Chacun redoute d'être le seul à avouer qu'il ne voit rien. On observe ses voisins, on suit le mouvement et la comédie tient.

Puis un enfant s'écrie : « Mais il n'a rien sur lui ! » Il voit la même chose que les adultes et le dit. Son père relaie l'exclamation. Elle passe de voisin en voisin, jusqu'à ce que tout le peuple la reprenne. L'empereur comprend que la foule a raison.

Fin du spectacle ? Pas tout à fait. Il poursuit la procession, prend même une allure plus fière, tandis que ses chambellans continuent de porter une traîne inexistante. Andersen ajoute là une pointe assez féroce : la supercherie est devenue publique, mais le cérémonial continue. Qui, dans cette foule, aurait parlé avant l'enfant ?

La Farce de Maître Pathelin et Les Fourberies de Scapin : quand la ruse revient.

Couverture de La Farce de Maître Pathelin, adaptée en bande dessinée par David Prudhomme.
La Farce de Maître Pathelin
Adaptation de David Prudhomme
Actes Sud BD

Pathelin a longtemps eu les mots pour lui. Dans la farce du XVe siècle, cet avocat sans argent obtient six aunes de drap de Guillaume sans jamais les payer. Plus tard, il accepte de défendre Thibault l'Agnelet, le berger de ce même Guillaume, poursuivi pour les pertes qu'il a infligées au troupeau de son maître. Sa stratégie tient en une consigne : devant le juge, Thibault répondra seulement « bée ».

Le procédé fonctionne. Une fois l'affaire terminée, Pathelin réclame ses honoraires. « Bée », répond le berger. L'avocat insiste. Même réponse.

Le plaisir vient de là. Thibault prolonge la leçon jusqu'à celui qui la lui a donnée. Pathelin lui avait d'ailleurs ordonné de ne jamais répondre autrement, même à lui. Voilà le maître de la parole pris dans sa propre consigne. La ruse a changé de main.

Couverture des Fourberies de Scapin, de Molière.
Les Fourberies de Scapin
Molière

Avec Scapin, le retournement passe par les yeux. Dans Les Fourberies de Scapin, le valet fait croire à Géronte qu'une bande d'hommes le recherche et le persuade de se cacher dans un sac. Géronte n'y voit plus rien, il dépend des voix que Scapin invente autour de lui. Le valet change de voix, menace ses agresseurs imaginaires et frappe le sac, si bien que les coups, eux, sont parfaitement réels.

Le public voit toute la fabrication. Puis Géronte met doucement la tête dehors et, précise la didascalie, « aperçoit la fourberie de Scapin ». Un regard suffit. Le vieillard découvre enfin ce que les spectateurs savaient depuis le début : derrière les voix et les coups, il n'y avait qu'un seul acteur.

Pinocchio : un nez qui parle.

Couverture des Aventures de Pinocchio, de Carlo Collodi.
Les Aventures de Pinocchio
Carlo Collodi

Chez Collodi, la Fée demande à Pinocchio ce qu'il a fait des quatre pièces d'or qu'il garde encore dans sa poche. Le pantin prétend les avoir perdues. Son nez, déjà long, s'allonge aussitôt. Il s'enferre ensuite dans ses explications jusqu'à assurer qu'il a avalé les pièces. À chaque nouveau mensonge, le nez pousse davantage. Bientôt, Pinocchio peut à peine se tourner dans la chambre.

Le gag est impitoyable. Le nez ne révèle pas où sont les pièces, il signale que Pinocchio ment. Le pantin garde donc son secret, tout en perdant la maîtrise de l'image qu'il donne de lui. Son corps contredit ses paroles.

Le motif dépasse d'ailleurs cette scène : le nez s'allonge déjà pendant la fabrication de Pinocchio. Ici, pourtant, chaque mensonge le fait grandir. Comment sauver son histoire quand son propre visage la dénonce ?

Un détail qui dérègle tout.

Le parcours va ainsi d'une reconnaissance patiemment éprouvée à des démasquages parfois involontaires. Dans chaque scène, un détail suffit à dérégler la version des faits qui tenait jusque-là. Le plus troublant reste peut-être l'empereur d'Andersen : une fois la supercherie devenue publique, il continue d'avancer. Le masque est tombé. La parade, elle, peut encore durer.

Œuvres de fiction évoquées.

  • Szac, Murielle. Le Feuilleton d'Ulysse : la mythologie grecque en cent épisodes. Illustrations de Sébastien Thibault. Montrouge : Bayard Jeunesse, 2015.
  • Andersen, Hans Christian. « Les Habits neufs de l'empereur » (1837), repris dans Le Roi nu, illustrations d'Albertine. Genève : La Joie de lire, 2018.
  • La Farce de Maître Pathelin (XVe siècle). Adaptation en bande dessinée de David Prudhomme. Arles : Actes Sud BD, 2006.
  • Molière. Les Fourberies de Scapin (1671).
  • Collodi, Carlo. Les Aventures de Pinocchio (1883). Traduit de l'italien.