Milo vit au bord d'un lac, dans une maison où son père brille souvent par son absence. Trois vieilles dames du village veillent sur lui, à leur manière. Le garçon pêche, cuisine et explore les alentours avec l'assurance de celui qui sait se débrouiller. Puis un poisson d'or mord à l'hameçon et rien ne sera plus jamais pareil.
Quand le quotidien se dérègle.

Richard Marazano
Dessin de Christophe Ferreira
Dargaud
En effet, l'aventure ne commence pas au bout du monde. Elle surgit près de la maison, dans cette eau que Milo regarde chaque jour. Le poisson possède d'étranges pouvoirs. Un inquiétant homme-crapaud rôde dans les environs. Milo le suit en cachette et découvre Valia, une jeune fille que la créature a enlevée dans l'autre monde avant de la transporter, enfermée dans un sac, jusqu'aux abords du lac. Il la délivre.
Tout part donc d'une curiosité très concrète. Milo observe et improvise. Il n'attend pas qu'un adulte lui indique la marche à suivre. Cette initiative le place pourtant dans une situation qu'il ne maîtrise plus. Le merveilleux s'est glissé dans sa vie et le poisson d'or l'entraîne bientôt de l'autre côté du lac.
L'idée frappe par sa simplicité. Le monde inconnu se trouvait derrière la surface des choses, presque à portée de main. Le récit retrouve ainsi l'un des grands plaisirs de l'aventure : faire basculer le familier sans l'effacer. Le lac reste celui que Milo connaît depuis toujours, mais il contient désormais beaucoup plus que ce que le garçon pouvait imaginer.
Une page qui bascule avec lui.
La traversée doit beaucoup au dessin de Christophe Ferreira. Les premières planches prennent leur temps. Elles laissent respirer la maison et l'étendue de l'eau. Le quotidien s'installe dans des compositions assez stables.
Au moment du franchissement, cet équilibre se défait. La page se verticalise et les corps sont entraînés vers le bas. Autour d'eux, les cases se resserrent sur l'action. Le lecteur perd pied avec Milo. Après l'échouage, la mise en page retrouve davantage de régularité, alors même que le garçon vient d'entrer dans un univers dont il ignore les règles.
La bande dessinée accomplit ici ce qu'elle sait faire de mieux. Elle transforme le passage en expérience du regard. Il faut suivre la chute, puis retrouver ses repères sur l'autre rive. Nous traversons avec Milo.
L'homme-crapaud et Valia ont déjà franchi cette frontière avant lui. Le passage relie donc les deux mondes depuis le début de l'histoire, même si Milo vient seulement d'en découvrir l'existence. Le poisson et les scènes d'immersion entretiennent ce lien entre les espaces. Le lac les sépare, mais il est aussi la voie par laquelle personnages et dangers circulent de l'un à l'autre.
Grandir, ou répondre de ce qu'on fait.
Milo était déjà débrouillard. L'aventure change surtout la portée de ses actes.
En délivrant Valia, il se sent désormais responsable d'elle. Quand un habitant du village de l'autre monde traite la jeune fille de voleuse, Milo prend sa défense. Leur relation corrige aussi son assurance initiale, car Valia sait agir et le sauve à son tour. Le garçon découvre qu'être autonome ne signifie pas tout faire seul.
Un peu plus tard, le village est attaqué. Milo entend Mindi, un jeune habitant rencontré peu auparavant, appeler au secours. Il pourrait poursuivre sa fuite. Il revient vers le danger. Ce choix donne au récit sa véritable dimension de formation. Le garçon ne reçoit encore aucune révélation sur lui-même. Ses décisions, elles, dessinent déjà celui qu'il devient.
C'est là que la question de l'identité prend tout son relief. Nous ignorons pourquoi le poisson l'a conduit dans cet univers et qui il devait lui faire rencontrer. Pourtant, quelque chose se précise. Milo commence à se définir par la fidélité aux liens nés de ses choix.
L'aventure lui apprend ainsi que nos actes nous attachent aux autres. Ils nous obligent parfois à rester ou à rebrousser chemin, au moment même où le danger commanderait de partir. Grandir ne consiste plus seulement à savoir se débrouiller. Il faut aussi accepter que quelqu'un compte désormais sur nous.
Rester sur le seuil.
Le premier tome garde jalousement son mystère. Le poisson admet qu'il a organisé la traversée pour conduire Milo auprès de quelqu'un, mais cette personne a disparu. Les habitants du village découvrent le garçon avec stupeur. Certains doutaient même qu'un village puisse exister de l'autre côté du lac.
Le sorcier qui attaque leur communauté cherche, lui aussi, à savoir qui est Milo et pourquoi ceux qu'il combat ont fait venir le garçon dans ce monde. Personne ne possède donc toute l'explication. Milo avance au milieu d'une énigme dont il ne connaît encore ni l'origine ni l'enjeu.
Ce premier tome s'arrête en pleine crise. Milo reste de l'autre côté du lac, sans savoir comment rentrer chez lui ni pourquoi il a été conduit là. Aucune place ne lui a été attribuée dans l'univers découvert. Le mot « entre » du titre prend alors tout son poids. Le héros se trouve entre deux espaces qui communiquent désormais. Il se tient aussi entre deux manières d'être : l'enfant qui comptait surtout sur lui-même doit apprendre à tenir compte de ceux que ses décisions ont placés sur sa route.
Cette position est inconfortable. Elle donne au récit sa force. Ici, grandir revient à avancer sans recevoir de vérité toute faite sur ses origines. Milo agit avant de comprendre pourquoi il a été choisi. Ses décisions et la confiance accordée aux autres lui servent de boussole.
Le premier volume referme donc très peu de portes. Il en ouvre une, immense, au milieu du lac.
Œuvres de fiction évoquées.
- Marazano, Richard. Le Monde de Milo, tome 1. Dessin de Christophe Ferreira. Paris : Dargaud, 2013.
Pour aller plus loin.
- Peeters, Benoît. Lire la bande dessinée. Paris : Flammarion, coll. « Champs », 2010.
- Letourneux, Matthieu. Le Roman d'aventures, 1870-1930. Limoges : Presses universitaires de Limoges, coll. « Médiatextes », 2010.
- Ricœur, Paul. Soi-même comme un autre. Paris : Seuil, coll. « L'Ordre philosophique », 1990.
- Van Gennep, Arnold. Les Rites de passage. Paris : Émile Nourry, 1909 ; rééd. en fac-similé, Paris : A. et J. Picard, 1981.


