Quand un livre s'efface.

C'est à cette disparition très concrète que répond la réédition patrimoniale. La maison d'édition nantaise MeMo en a fait l'un des fils de son catalogue. Avec « Les grandes rééditions », elle remet en circulation des ouvrages devenus rares. André Hellé, Nathalie Parain, Elisabeth Ivanovsky, Fredun Shapur : ces noms racontent aussi une histoire du livre d'images qui reste difficile à connaître si les œuvres elles-mêmes demeurent introuvables.

Tout commence par un choix. Pourquoi sauver ce livre-ci et laisser cet autre dormir encore dans les réserves ? En revenant vers certains artistes, un éditeur attire de nouveau l'attention sur eux. Il rend leurs livres disponibles et leur redonne une place dans l'histoire que nous nous racontons de la littérature de jeunesse. Le patrimoine dépend aussi de ceux qui décident de rouvrir les livres.

Cette décision est loin d'être anodine. Un titre réédité redevient visible en librairie et en bibliothèque. Il redevient surtout un livre que l'on peut conseiller et faire circuler. Un ouvrage qui demeure introuvable, lui, continue de s'éloigner. La mémoire littéraire se joue aussi dans cette disponibilité très matérielle.

Un scanner ne suffit pas !

Un album est aussi un objet construit. Sa taille compte. Une couleur mate ou éclatante ne produit pas le même effet. La place laissée autour d'un dessin change notre regard. Le passage à la page suivante peut faire partie du récit. Un grand livre ramené à un petit format garde certes ses mots et ses images, mais l'expérience se déplace.

Couverture du Petit Brown, d'Isobel Harris, illustré par André François (éditions MeMo) : sur fond vert, une famille anglaise prend le thé autour d'un gâteau, dessinée au trait rehaussé d'ocre.
Le Petit Brown
Isobel Harris
ill. André François
éditions MeMo

Le Petit Brown d'Isobel Harris et André François donne une idée de la difficulté. Il n'existe plus aucun original : en 2002, un incendie a détruit l'atelier de l'illustrateur et tout ce qu'il contenait. MeMo est donc reparti d'un livre imprimé, l'édition américaine de 1949. Françoise Morvan a traduit le texte. Le livre français retrouve la jaquette illustrée de l'ouvrage d'origine. Ses couleurs sont imprimées en tons directs, c'est-à-dire chacune séparément, avec son encre propre.

Couverture de Châtaigne, d'Anton Tchekhov, illustré par Nathalie Parain (éditions MeMo) : sur fond noir, un clown en costume rose à pois, un chat blanc et une chienne rousse.
Châtaigne
Anton Tchekhov
ill. Nathalie Parain
éditions MeMo

Avec Châtaigne d'Anton Tchekhov, illustré par Nathalie Parain, le point de départ était tout autre. Pour l'édition de 1934, parue à la NRF, l'artiste avait laissé ses dessins et sa maquette, que sa fille, Tatiana Mailliard-Parain, a gardés. MeMo a pu travailler à partir de ces documents plutôt que d'un exemplaire imprimé. À chaque livre, donc, sa petite enquête.

À quoi faut-il être fidèle ?

La question devient vite moins simple qu'elle n'en a l'air. À quoi doit-on être fidèle lorsqu'on reprend un livre ancien ? À son papier ? À la traduction dans laquelle il a été lu autrefois ? À sa typographie ? Et que faire lorsqu'une formulation sonne aujourd'hui si étrangement qu'elle risque de tenir le lecteur à distance ?

La réédition patrimoniale avance dans cet entre-deux. La copie exacte se heurte vite au réel. Les originaux ont parfois disparu et les techniques d'impression ont changé. Certains papiers n'existent plus. L'éditeur cherche alors ce qui faisait la singularité du livre et décide comment la rendre sensible aujourd'hui.

La traduction rend ces choix particulièrement visibles. Pour sa collection « Classiques étrangers pour tous », MeMo commande en principe une traduction neuve de chaque livre retenu. Châtaigne, qui en fait partie, est pourtant l'exception : le livre garde la traduction de Brice Parain, le mari de l'illustratrice, celle de 1934. Les deux partis pris rappellent qu'un texte ancien n'arrive jamais tout seul au présent : la langue qui le porte doit, elle aussi, être pensée. Une nouvelle version peut chercher une plus grande proximité avec l'original tout en restant accueillante pour l'enfant d'aujourd'hui. Une ancienne peut faire partie du livre au même titre que ses images.

Cette liberté prise avec les livres pour enfants a une longue histoire. Beaucoup de classiques ont circulé sous des formes abrégées ou remaniées. Le personnage pouvait rester familier alors que le livre dont il venait s'éloignait. Rééditer peut alors prendre l'allure d'une enquête : sous les versions successives, quel ouvrage cherche-t-on à retrouver ?

Faire revenir un livre dans le présent.

MeMo parle de livres imprimés « au plus près de leur qualité d'origine ». La formule est juste parce qu'elle laisse une marge. L'enjeu est de retrouver l'esprit matériel et graphique du livre, plutôt que de fabriquer une relique.

Le résultat revient en librairie et reprend place dans des usages ordinaires, à la maison comme en classe. Un ouvrage conçu plusieurs décennies auparavant rencontre ainsi des lecteurs qui n'en connaissent ni l'histoire éditoriale ni la réputation.

Ce retour change aussi notre regard sur le passé. Lorsque des albums longtemps inaccessibles reparaissent, certaines inventions que l'on croyait récentes cessent soudain de l'être. Une mise en page audacieuse ou un jeu typographique ont parfois été expérimentés bien avant les albums que nous connaissons aujourd'hui. Les rééditions rétablissent alors des filiations que l'indisponibilité des livres avait rendues difficiles à voir.

Voilà pourquoi l'éditeur patrimonial produit de la mémoire autant qu'il la transmet. Son travail commence dans les archives et les exemplaires anciens, puis aboutit sur une table de librairie. Entre les deux, il a fallu choisir l'ouvrage et comprendre sa fabrication. Restait ensuite à décider sous quelle forme il pourrait de nouveau être lu.

Un livre patrimonial retrouve alors une situation assez ordinaire, le but étant précisément que quelqu'un l'ouvre.

Œuvres de fiction évoquées.

  • HARRIS, Isobel. Le Petit Brown (Little Boy Brown, 1949). Traduit de l'anglais par Françoise Morvan. Illustrations d'André François. Nantes : éditions MeMo, coll. « Les grandes rééditions », 2011.
  • TCHEKHOV, Anton. Châtaigne. Traduit du russe par Brice Parain. Illustrations de Nathalie Parain. Nantes : éditions MeMo, coll. « Classiques étrangers pour tous », 2009 (1ʳᵉ éd. NRF, 1934).

Pour aller plus loin.

  • NIÈRES-CHEVREL, Isabelle. « Des pratiques éditoriales diverses en matière de réédition : livres d'hier pour enfants d'aujourd'hui ». Dans Viviane Ezratty et Françoise Lévèque (dir.), Le Livre pour la jeunesse : un patrimoine pour l'avenir. Paris : Agence culturelle de Paris, 1997, p. 53-65. Les actes de rencontres organisées par la bibliothèque L'Heure joyeuse en 1994, où l'autrice compare les manières de rééditer les livres d'enfance.
  • ÉDITIONS MeMo. « Les grandes rééditions ». La présentation de la collection et la liste des titres réédités.
  • KOTWICA, Janine. « Le Petit Brown ». Texte publié pour les vingt ans des éditions MeMo, 2020. Sur l'histoire du livre et sur la manière dont il a été réédité sans les originaux.
  • LÉVÈQUE, Françoise. « Châtaigne ». Texte publié pour les vingt ans des éditions MeMo, 2020. Sur l'édition de 1934 et sur les dessins et la maquette de Nathalie Parain.