Un enfant « difficile » ?

Couverture de Le Rêveur, d'Ian McEwan, illustré par Anthony Browne (Gallimard Jeunesse).
Le Rêveur
Ian McEwan
ill. Anthony Browne
Gallimard Jeunesse

Dans Le Rêveur, Peter Fortune a dix ans et les adultes le trouvent parfois « difficile ». Le mot le laisse perplexe. Il ne casse rien, crie peu et va à l'école comme tout le monde. Ce qui déroute plutôt les grandes personnes, c'est qu'il parle peu et aime rester seul. Personne ne voit ce qui se passe dans sa tête.

Or il s'y passe beaucoup de choses. Un matin, Peter accompagne sa petite sœur Kate à l'école. Pendant le trajet, il imagine une meute de loups lancée à leur poursuite et met au point un sauvetage héroïque. Le scénario l'absorbe si bien qu'il descend de l'autobus… en y laissant Kate. L'exploit est splendide, mais il n'a eu lieu que dans sa tête. L'oubli de sa petite sœur, lui, est bien réel.

Qui n'a jamais voyagé sans avoir bougé d'un centimètre ? Ian McEwan saisit avec humour ce décalage. Peter paraît absent parce qu'il est occupé ailleurs. Sa rêverie l'éloigne parfois de ce qu'il devrait faire. Elle révèle aussi une attention singulière aux peurs et aux questions qui traversent sa vie.

Le réel bouge d'un cran.

Le livre enchaîne des épisodes qui conservent les décors du quotidien. La chambre de Peter, la cuisine, l'école ou la maison de vacances restent en place. Puis un détail déraille. La peau du vieux chat Guillaume s'ouvre comme une fermeture éclair. Une crème découverte dans le tiroir de la cuisine efface les êtres vivants qu'elle touche. Le familier devient soudain incertain.

McEwan n'annonce pas toujours le passage. Le lecteur glisse dans la rêverie presque à son insu, puis cherche le moment où le monde a changé de règle. Ce trouble compte autant que l'aventure. L'impossible semble dormir dans les objets les plus banals, prêt à se réveiller.

Les illustrations d'Anthony Browne prolongent ce jeu. Barry, le tyran de l'école, apparaît comme un garçon plutôt ordinaire, tandis que son ombre prend sur le mur la forme d'un loup monstrueux. L'image rend visible la peur que les autres enfants projettent sur lui.

Dans la peau d'un autre.

Lorsque Peter habite le corps de son chat Guillaume, il ne devient pas entièrement félin. Sa conscience d'enfant demeure, contrainte de composer avec des sens nouveaux. Il voit dans l'obscurité. Le moindre frémissement de l'air passe par ses moustaches, tandis que le jardin devient un territoire à défendre. Cette expérience le rapproche de son vieux compagnon. Rendu à son propre corps quand Guillaume meurt, Peter imagine le chat embarqué vers une autre aventure. Il comprend mieux, désormais, son âge et sa fatigue.

L'échange avec le bébé Kenneth part d'un sentiment moins noble : la jalousie. Le nourrisson accapare les adultes, envahit la maison et avale même la plus belle bille de Peter. Installé à son tour dans ce petit corps, le garçon découvre un monde gigantesque. Il voudrait expliquer ce qui lui arrive, mais les mots lui manquent. Une couleur ou le mouvement de l'eau suffit à détourner sa pensée. Kenneth cesse alors d'être une nuisance. Sa dépendance a sa logique, tout comme son émerveillement.

Le dernier récit projette Peter à vingt et un ans. Il imagine l'âge adulte comme une suite de courses et de conversations sans fin, le tout sous le signe de la fatigue. Devenu jeune homme, il se découvre inventeur et éprouve le désir amoureux. D'autres plaisirs se dessinent. Cette vie rêvée reste une hypothèse. Elle corrige surtout une idée trop étroite : grandir ne condamne pas forcément à perdre l'intensité de l'enfance.

Quand le rêve se retourne.

Peter lance souvent ses rêveries à partir d'un souhait. Elles acquièrent pourtant leur propre logique et finissent par lui résister.

Dans « Crème évanescente », le désordre familial l'exaspère. Le pot magique trouvé au fond du tiroir lui offre une solution radicale : ses parents et sa sœur disparaissent. Peter vide ensuite la maison. Il veut de l'ordre. Le voilà servi. Mais le calme devient vite un silence inquiétant. Il ne souhaitait pas vivre sans les siens, il réclamait seulement un peu d'espace au milieu de leur joyeux fouillis. Aucun adulte ne vient commenter l'expérience. La maison vide s'en charge.

Dans « Le Tyran », sa réflexion rêveuse produit un effet très concret. Peter comprend que Barry tient une part de sa puissance de la peur entretenue autour de lui. Il ose lui résister et brise son prestige. La victoire le grise pourtant. Ses paroles blessent un garçon désormais sans défense et une question surgit : « Lequel des deux était le tyran à présent ? » Pris de honte, Peter invite Barry à jouer au football et lui avoue qu'il possède lui aussi un nounours. Les deux garçons deviennent amis. L'imagination a délivré Peter de sa peur. Elle l'oblige ensuite à regarder celui qu'il vient d'humilier.

Rêver, puis raconter.

Ian McEwan a d'abord écrit ces histoires pour les lire à ses enfants qui commentaient chaque nouveau chapitre. Peter lui ressemble par certains côtés. L'un comme l'autre transforme la rêverie en récit. À la fin de l'introduction, nous apprenons d'ailleurs que le garçon deviendra inventeur et écrivain.

Chaque rêverie part d'un trouble de la vie ordinaire et le pousse jusqu'à l'impossible. Peter essaie d'autres corps et devance l'âge adulte. Dans d'autres épisodes, il suit un désir jusqu'au moment où celui-ci se retourne contre lui. Il en revient avec moins de certitudes et un regard devenu plus mobile.

Sur la plage, il court vers la mer et se demande s'il rêve encore ou s'il vole. Ian McEwan laisse la question ouverte. Le réel tient peut-être mieux lorsque l'imagination y ménage un peu de jeu.

Œuvres de fiction évoquées.

  • McEwan, Ian. Le Rêveur. Traduit de l'anglais par Josée Strawson. Illustrations d'Anthony Browne. Paris : Gallimard Jeunesse, 1995.

Pour aller plus loin.

  • Bachelard, Gaston. La Poétique de la rêverie. Paris : PUF, 1960.
  • Winnicott, Donald W. Jeu et réalité. L'espace potentiel. Traduit de l'anglais par Claude Monod et J.-B. Pontalis. Paris : Gallimard, 1975.
  • Held, Jacqueline. L'Imaginaire au pouvoir. Les enfants et la littérature fantastique. Paris : Éditions ouvrières, 1977.
  • Schaeffer, Jean-Marie. Pourquoi la fiction ? Paris : Seuil, 1999.