Un rocher se fend au sommet du mont des Fleurs et des Fruits. Il en sort un œuf de pierre, roulé par le vent qui, « peut-être », le féconde. Lorsque la coquille se brise, une créature de taille adulte apparaît. Elle a deux bras et deux jambes, presque comme un homme. Puis elle pousse des cris, bondit et se gratte avec entrain : aucun doute, c'est un singe.

Ainsi commence L'Épopée du Roi Singe, où Pascal Fauliot raconte la jeunesse du héros le plus célèbre du roman chinois de la fin du XVIe siècle, La Pérégrination vers l'Ouest. Le récit pose d'emblée une énigme : où ranger un être né sans parents, devenu immortel et bientôt décidé à traiter d'égal à égal avec le Ciel ?

Un enfant de la pierre et du vent.

Couverture de L'Épopée du Roi Singe, de Pascal Fauliot, illustré par Daniel Hénon (Casterman).
L'Épopée du Roi Singe
Pascal Fauliot
Illustrations de Daniel Hénon
Casterman

Le nouveau venu ne possède ni nom ni famille. Les éléments lui tiennent lieu de parents. Il rejoint pourtant les macaques de la montagne. Un jour, il ose traverser une cascade que tous redoutent. Derrière le voile d'eau se cache une demeure merveilleuse. Ses compagnons, impressionnés, le proclament roi.

Le voilà installé. Il organise son peuple, distribue les fonctions et lève une armée. À la manière des souverains humains, il adopte même des concubines. Le royaume devient plus sûr, mais les singes ont perdu leur ancienne liberté. Le héros qui refusera bientôt les hiérarchies sait fort bien en fabriquer lorsqu'il se trouve à leur sommet.

Animal ou homme, alors ? Le Roi Singe déjoue la question. Il apprend la langue et les usages des humains, puis la lecture et les arts martiaux. Le vêtement dissimule son pelage, jamais ses bonds ni ses grimaces. Il prend aux hommes ce qui peut lui servir sans renoncer à sa manière d'être singe.

Sun Wukong, le Roi Singe, debout sur un nuage et armé de son bâton, illustration chinoise du XIXe siècle.
Sun Wukong, « Sun le Pèlerin ». Xiyou yuanzhi tuxiang, illustration chinoise du XIXe siècle. Domaine public (Wikimedia Commons).

Apprendre à ne plus mourir.

Son bonheur se trouble le jour où il aperçoit un poil blanc dans sa moustache. Même un roi doit mourir. L'idée lui paraît intolérable. Il part à la recherche d'un maître capable de lui enseigner l'immortalité.

Chez les hommes, l'accueil commence à coups de pierres. Le voyageur s'adapte et poursuit sa quête pendant des années. Un Sage finit par accepter cet élève inattendu, malgré ses doutes sur la capacité d'un macaque à atteindre la sagesse.

Le Roi Singe doit d'abord balayer et jardiner. Son maître lui explique que l'esprit ressemble à une maison où la poussière revient sans cesse. Belle leçon, encore faudrait-il ne pas transformer le balai en arme supplémentaire.

L'élève reçoit enfin le secret de l'alchimie intérieure. Son corps devient presque indestructible. Il acquiert aussi soixante-douze pouvoirs qui lui permettent de voler, de se métamorphoser ou de produire des doubles à partir de ses poils. Il a appris à se rendre invincible bien plus vite qu'à se gouverner.

La mort vient tout de même le chercher. Aux enfers, les registres le rangent parmi les « âmes inclassables » et lui accordent quatre-vingt-dix-neuf années d'existence. Sa réaction ne tarde pas : il arrache la page, la roule et l'avale. Puis il dévore celles de plusieurs autres singes. C'est tout le génie du trickster, ce héros farceur qui révèle la faille d'une règle en la contournant. Au lieu de discuter la loi, le Roi Singe mange le document qui prétend décider de son sort.

Double page de l'édition illustrée de 1592 : Sun le Pèlerin et l'épisode de l'éventail de bananier.
Édition illustrée de La Pérégrination vers l'Ouest, Shidetang (Jinling), 1592 : la première édition illustrée du roman. Domaine public (Wikimedia Commons).

Le Ciel et ses petits fonctionnaires.

Une telle fraude inquiète le Ciel. Celui-ci ressemble à une immense administration impériale, avec ses grades, ses rapports et ses services du personnel. Pour calmer le perturbateur, l'Empereur lui confie la fonction de « grand ingénieur de la pure clarté céleste ».

Le Roi Singe s'applique, jusqu'au jour où il découvre la réalité de sa charge. Il est balayeur. Son poste ne lui donne aucun rang.

La colère éclate. De retour sur sa montagne, il se proclame « Grand Sage égal du Ciel ». L'Empereur finit par reconnaître ce titre et lui confie la surveillance des pêchers d'immortalité. La promotion sert surtout à garder l'indocile à l'œil.

Évidemment, le gardien mange les pêches. Apprenant qu'il n'est pas convié au grand banquet céleste, il devance les invités, boit l'ambroisie et avale les élixirs de Lao Tseu. Chaque humiliation nourrit une nouvelle transgression.

Sa révolte se comprend : l'ordre céleste juge la valeur de chacun d'après son rang. Pourtant, l'orgueil du Singe enfle à mesure qu'il dénonce celui des dieux. Être reconnu comme leur égal lui suffit-il vraiment ? Il semble surtout vouloir être le plus grand.

Même au cœur des combats, il reste un farceur. Face à un guerrier doté de trois têtes et de six bras, il adopte la même apparence, puis lui fait baisser sa culotte d'un coup de patte. Le Ciel déploie ses armées. Le macaque répond par une plaisanterie de cour de récréation. La solennité des puissants s'effondre. Le four de Lao Tseu lui-même échoue à le détruire : le prisonnier se change en souffle de vent que les flammes ne peuvent brûler. Lorsqu'il ressort, furieux, le palais céleste tremble.

Au bout de l'univers… ou dans une main ?

Le Bouddha lui propose alors un défi : sortir de sa paume. Un jeu d'enfant, pense le Roi Singe. Il bondit à travers l'espace et dépasse les planètes. À l'extrémité de l'univers, croit-il, cinq sommets immenses se dressent devant lui. Il laisse une inscription sur l'un d'eux, puis revient réclamer sa victoire.

Les cinq sommets étaient les doigts du Bouddha. Le voyageur n'a jamais quitté sa main.

Le Roi Singe sait franchir des distances vertigineuses et modifier son corps. Il a trompé les enfers et ridiculisé les gardiens du Ciel. Une limite voyageait pourtant avec lui : son besoin de se croire sans limites. Il avait appris à voler avant d'apprendre à se gouverner.

La montagne qui l'emprisonne pendant cinq siècles impose enfin l'arrêt que rien n'avait pu obtenir. Son repentir ouvre une autre histoire. Il devra escorter un Sage parti chercher les Livres en Occident. Sa première idée consiste à le porter sur son dos et à survoler tous les dangers. Ce serait pratique, bien sûr. Mais le voyage se fera à pied.

Gravure chinoise du XVIIIe siècle : les pèlerins de La Pérégrination vers l'Ouest, dont le moine Xuanzang et le cochon Zhu Bajie.
Les pèlerins de La Pérégrination vers l'Ouest, gravure chinoise du XVIIIe siècle. Domaine public (British Library, via Wikimedia Commons).

Pour celui qui voulait toujours aller plus haut et plus vite, l'épreuve la plus difficile peut commencer : avancer sans chercher à dépasser tout le monde.

Œuvres de fiction évoquées.

  • Fauliot, Pascal. L'Épopée du Roi Singe. Illustrations de Daniel Hénon. Bruxelles : Casterman, coll. « Épopée », 1989.
  • Wu Cheng'en [attribué à]. La Pérégrination vers l'Ouest. Traduit du chinois, présenté et annoté par André Lévy. 2 vol. Paris : Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991.

Pour aller plus loin.