Couverture des Contes inuit de la banquise, de Jacques Pasquet (Flammarion, collection Étonnants Classiques).
Contes inuit de la banquise
Jacques Pasquet
Flammarion, « Étonnants Classiques »

Le livre mêle les étapes d'un périple dans le Nunavik contemporain et des récits venus de traditions plus anciennes. Jacques Pasquet précise qu'il adapte des mythes et des histoires liés à des sculptures ou recueillis dans des travaux de recherche, notamment ceux de Bernard Saladin d'Anglure. Nous entrons ainsi dans ces contes par la voix d'un écrivain-conteur qui s'adresse à de jeunes lecteurs, les taquine et les entraîne avec lui. Peu à peu, le dépaysement touche à quelque chose de plus profond : où passent les frontières entre le milieu que l'on habite, les animaux que l'on rencontre et les puissances invisibles ?

La glace mène le récit.

Dans « La légende de Lumaajuq », le récit suit surtout le jeune fils de Lumaajuq. L'hiver a été long, les blizzards ont empêché les chasseurs de s'éloigner et la nourriture manque. Quelques années auparavant, son père, pourtant excellent chasseur, a disparu sur un bloc de glace emporté au large. Le garçon part à son tour sur la banquise. Le soleil très bas frappe une étendue si blanche qu'il distingue parfois mal le ciel de la glace. À son retour, il oublie une précaution que le conte présente comme familière aux chasseurs, mais le récit attribue à cette erreur la cécité qui le frappe.

Ailleurs, une famille presque arrivée au campement voit la banquise se rompre. Une jeune femme a déjà gagné le rivage, tous les autres dérivent vers le large sur un îlot qui commence bientôt à fondre. Il faut démonter les traîneaux et utiliser des peaux de phoques pour fabriquer une grande embarcation.

Le froid organise donc l'action. La glace ouvre une route puis peut la briser, nourrit l'espoir d'une chasse et menace celui qui la parcourt. Il faut connaître ses signes, attendre, parfois improviser. Le merveilleux pousse ici sur un terrain très matériel.

Des animaux qui changent de place.

Dans le récit des origines, humains et animaux parlent le même langage et peuvent passer d'une forme à l'autre. Le conte énonce cette possibilité presque comme une donnée ordinaire de ce monde ancien.

Une jeune femme en fait l'expérience lorsqu'un bel inconnu vient la demander en mariage. Elle le suit en kayak et découvre au large que son séduisant époux est un pétrel métamorphosé en homme le temps de la courtiser.

Le huard rencontré par le fils de Lumaajuq propose une autre relation. Devenu aveugle, le garçon lui demande de l'aide et assure n'avoir jamais tué ses petits ni volé ses œufs. Le huard accepte alors de le conduire à la rivière et l'aide à retrouver la vue. Il demeure pleinement oiseau tout en devenant un interlocuteur avec lequel une conduite passée compte.

Ces récits rapprochent donc humains et animaux sans les confondre. La métamorphose est possible, mais la rencontre l'est aussi : chacun garde sa manière d'être tout en pouvant agir sur l'existence de l'autre.

Quand le ciel répond.

Les aurores boréales offrent l'une des scènes les plus saisissantes du recueil. Jacques Pasquet commence par les décrire comme un spectacle de lumière. Puis un enfant, resté en arrière sur la banquise, se met à siffler pour se donner du courage. Ses camarades connaissent le danger et tentent de l'avertir. Trop tard : les aurores descendent, lui coupent la tête et l'emportent pour jouer avec elle.

Le détail le plus troublant vient juste après. Le narrateur appelle l'interdiction de siffler les aurores une « loi de la nature ». Le phénomène observé dans le ciel est aussi une présence capable de répondre à un geste humain. La séparation que nous aurions spontanément tracée devient beaucoup moins sûre.

Revenons à la jeune femme trompée par le pétrel. En fuyant avec elle, son père, terrifié par l'oiseau qui les poursuit, la jette à la mer. Comme elle s'agrippe au kayak, il lui tranche les phalanges. De ces morceaux naissent le phoque, la baleine blanche et le morse. Elle devient Sedna, la fille du fond de la mer. Dans cette version du récit, elle veille ensuite à l'équilibre des choses : lorsque les humains enfreignent les règles, elle peut éloigner le gibier ou déchaîner les éléments. Le chamane doit alors la rejoindre pour obtenir son apaisement.

La chasse et le temps qu'il fait se trouvent ainsi pris dans le même ordre que Sedna. Le monde spirituel touche directement la nourriture, le danger et la survie quotidienne.

L'étrange change de côté.

Jacques Pasquet aime jouer avec les clichés de son lecteur. Il l'attire vers le Nord avec les iglous et les chiens de traîneau qu'il imagine, puis lui montre des maisons, des motoneiges et la télévision. Les récits anciens ne décrivent pas à eux seuls la vie des Inuit d'aujourd'hui.

La même prudence vaut pour le merveilleux. Résumer ces contes par l'idée d'un monde où « tout serait magique » les refermerait trop vite. Ils montrent plutôt que des séparations qui nous semblent évidentes peuvent être organisées autrement. Un huard reste un oiseau et devient un partenaire. Les aurores appartiennent au ciel tout en répondant à un enfant. La mer où l'on chasse est aussi celle de Sedna.

Alors, où commence exactement le merveilleux ? Les contes ne donnent pas de frontière bien nette. Ils déplacent la question jusqu'à nous. Et si le véritable dépaysement venait du moment où nos propres catégories cessent d'aller de soi ?

Œuvres de fiction évoquées.

  • PASQUET, Jacques. Contes inuit de la banquise. Illustrations de Stephan Daigle. Le Château d'Olonne : Éditions d'Orbestier, coll. « Rêves Bleus », 2003. Réédité par Flammarion dans la collection « Étonnants Classiques ».

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