Une ferme, vraiment ?

Couverture des Contes bleus du chat perché, de Marcel Aymé (Gallimard).
Les Contes bleus du chat perché
Marcel Aymé
Gallimard

Chez Delphine et Marinette, rien n'annonce un royaume merveilleux. Les deux sœurs vivent avec leurs parents dans une ferme où l'on laboure les champs, surveille la récolte et fait ses devoirs avant de jouer. Les bêtes participent, elles aussi, à cette vie réglée par le travail. D'un conte à l'autre, on retrouve les deux fillettes, les animaux et cette même ferme où l'extraordinaire s'invite sans prévenir.

Prenez Alphonse, le chat. Lorsqu'il passe la patte par-dessus son oreille, les parents comprennent qu'il pleuvra le lendemain. Et il pleut. Ce qui les préoccupe alors, c'est le travail des champs qu'il faudra remettre. Tout Marcel Aymé est déjà là. L'impossible surgit au ras du quotidien et s'y installe presque sans façon. Il peut étonner, parfois inquiéter, mais personne ne songe à demander s'il est vraiment possible.

Le merveilleux pousse donc au milieu des choses ordinaires et c'est précisément ce voisinage qui le rend si savoureux.

Quand jouer change le monde.

Dans le conte intitulé « L'Éléphant », Delphine et Marinette jouent à l'arche de Noé. La petite poule blanche prend son rôle d'éléphant avec un tel sérieux qu'elle finit par en devenir un. Voilà qui complique sérieusement la partie, surtout lorsqu'il faut dissimuler le pachyderme avant le retour des parents.

« Les Boîtes de peinture » pousse le jeu encore plus loin. Les fillettes dessinent les animaux de la ferme et ce qui apparaît sur le papier agit aussitôt sur eux. L'âne, représenté de profil, perd deux pattes. Le cheval, dessiné minuscule, rapetisse. Quant aux bœufs blancs, laissés blancs sur la feuille, ils disparaissent presque entièrement.

Aymé n'a besoin d'aucune formule magique. Il lui suffit de suivre une idée d'enfant jusqu'à son terme. Si le dessin ne montre que deux pattes, pourquoi l'âne en conserverait-il quatre ? Cette logique parfaitement déraisonnable donne aux contes une poésie bien à eux. Le monde reste solide et reconnaissable. Seulement, le jeu y acquiert soudain des conséquences très sérieuses.

Des bêtes qui ont leur mot à dire.

Couverture des Contes rouges du chat perché, de Marcel Aymé (Gallimard).
Les Contes rouges du chat perché
Marcel Aymé
Gallimard

Car la ferme reste une vraie ferme. Les bœufs tirent la charrue et le vieux cheval sait qu'on parle déjà de le vendre à la boucherie. Le cochon, de son côté, est engraissé avec un avenir tout tracé. Ces animaux ont pourtant une particularité de taille : ils parlent. Et les parents les entendent aussi. Leur parole appartient au monde de la ferme, au même titre que la pluie ou les travaux des champs.

Du coup, les bêtes peuvent donner leur avis sur ce que les humains ont décidé pour elles. Elles conseillent les fillettes, protestent, se vexent, prennent parfois leur défense. Dans le conte « Les Bœufs », le bœuf blanc découvre la lecture et s'y absorbe avec passion. Le roux préfère jouer. Très vite, le labour en pâtit. Pour le fermier, l'affaire est claire : un bœuf qui ne travaille plus correctement pose problème. Pour nous, elle l'est beaucoup moins. Qu'arrive-t-il à une bête de trait lorsqu'elle découvre qu'elle pourrait désirer autre chose que tirer une charrue ?

Cette question donne aux contes une profondeur inattendue. Les animaux restent bien des animaux. Le chat chasse et les prédateurs ont leurs appétits. Les querelles ne manquent pas non plus. Delphine et Marinette ne vivent donc pas dans une douce république des bêtes. Elles trouvent plutôt parmi elles des alliés changeants. Grâce à cette parole partagée, l'ordre de la ferme devient moins évident qu'il n'en avait l'air.

Une morale qui se dérobe.

On attendrait presque une morale. Marcel Aymé la fait aussitôt glisser entre les doigts.

Les parents défendent volontiers le travail et l'utilité. Les fillettes préfèrent souvent le jeu, surtout lorsqu'elles peuvent compter sur leurs amis animaux. Pourtant, personne ne possède durablement le beau rôle. Les enfants rusent et les bêtes peuvent se montrer égoïstes. Quant aux adultes, ils ne sont pas fermés à tout. L'humour tient chacun à distance de la leçon.

Le cochon en fait l'expérience à ses dépens. Lorsqu'il entend les parents remarquer qu'il devient de plus en plus beau et qu'il va falloir « s'occuper de lui », il se rengorge. Il croit recevoir un compliment. Le lecteur comprend qu'on pense déjà au saloir. En quelques lignes, la plaisanterie laisse passer toute la rudesse de la ferme.

C'est aussi ce qui rend les Contes du chat perché si accueillants pour des lecteurs d'âges différents. Un enfant peut rire d'un animal métamorphosé et sentir en même temps que quelque chose cloche dans la manière dont on traite le cochon. Un adulte peut percevoir l'ironie sans perdre le plaisir du prodige. Les deux lectures se rencontrent plus souvent qu'elles ne s'opposent.

Suivre le chant.

Il faut enfin écouter « Les Cygnes ». Delphine et Marinette, qui ont désobéi en traversant la route, doivent rentrer avant leurs parents. Un vieux cygne s'épuise à les ramener à temps. Lorsqu'il chante avant de mourir, les parents, qui rentraient vers la ferme, entendent sa voix.

Eux qui ont si souvent les yeux fixés sur ce qu'il faut faire changent alors de direction. Ils se donnent la main et partent à travers champs vers le chant.

Cette scène dit assez bien ce qu'Aymé fait du merveilleux. La vie de la ferme continue avec ses nécessités et ses habitudes. Mais il arrive qu'un jeu dérègle une journée, qu'un animal fasse entendre son point de vue ou qu'un chant détourne les adultes de leur chemin. La ferme n'a pas changé de place. Pendant quelques instants, pourtant, elle n'est plus tout à fait la même.

Œuvres de fiction évoquées.

  • Aymé, Marcel. Les Contes bleus du chat perché. Paris : Gallimard, 1963.
  • Aymé, Marcel. Les Contes rouges du chat perché. Paris : Gallimard, 1963.

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