Couverture de Sarah, petite fille du voyage, de Gaby Cozian, illustré par May Angeli (Albums du Père Castor, Flammarion).
Sarah, petite fille du voyage
Gaby Cozian
ill. May Angeli
Albums du Père Castor

Née en 1937, formée à l'École des métiers d'art de Paris, May Angeli entre très tôt dans l'édition pour la jeunesse. Elle publie à La Farandole dès 1961, puis travaille pour le Père Castor à partir de 1969. Ce passage compte davantage qu'une simple étape de carrière. Dans une maison où l'observation juste du monde est une exigence, elle apprend à regarder les attitudes, les gestes, les milieux. Elle dessine déjà beaucoup dans des carnets. Lorsqu'elle évoquera plus tard ses débuts, elle se souviendra que ce sont précisément ces croquis qui avaient retenu l'attention de Paul Faucher.

Du carnet au bois.

On associe aujourd'hui May Angeli à la gravure sur bois, au point d'oublier qu'elle a longtemps travaillé à l'aquarelle, à la gouache, au crayon ou à l'encre et qu'elle n'a jamais renoncé à ces techniques. Elle-même disait ne pas avoir de médium préféré. La xylogravure devient pourtant, à partir du début des années 1980, la part la plus immédiatement reconnaissable de son travail.

Couverture des Histoires comme ça, de Rudyard Kipling, gravures sur bois de May Angeli (Le Sorbier).
Histoires comme ça
Rudyard Kipling
gravures May Angeli
Le Sorbier

Son apprentissage s'est fait en plusieurs temps. Un graveur rencontré en Tunisie lui donne d'abord envie de comprendre cette technique. Elle se forme ensuite dans les ateliers de la Ville de Paris, puis à Urbino, en Italie, où elle apprend notamment l'impression en couleurs à partir de plusieurs bois. Le procédé est lent. Il faut dessiner, reporter l'image à l'envers, creuser la planche, encrer puis imprimer. Il faut ensuite tout recommencer pour chaque couleur.

May Angeli fait de ces contraintes un langage. Les formes gagnent en netteté tandis que les veines et même les irrégularités du bois peuvent participer au ciel, à un pelage, au sable ou à l'eau. La matière avec laquelle l'image est fabriquée reste visible dans l'image elle-même.

Le tournant vient de Régine Lilensten, fondatrice des éditions du Sorbier, qui lui confie l'illustration des Histoires comme ça de Rudyard Kipling. Les différents récits paraissent entre 1992 et 1996 avant d'être réunis en volume. May Angeli y trouve un terrain idéal. Chameau, rhinocéros, baleine, léopard ou kangourou lui permettent de faire jouer ensemble observation animale, humour et liberté graphique. Elle dira elle-même que ce projet lui a ouvert une « porte gigantesque ».

La Tunisie, un lieu vécu.

Couverture de Dis-moi, de May Angeli (Le Sorbier) : gravure sur bois d'une scène de pêche devant la baie de Tunis.
Dis-moi
May Angeli
Le Sorbier

La Tunisie occupe une place singulière dans son œuvre. May Angeli y séjourne régulièrement à partir de 1975, y noue des amitiés, travaille avec des artistes et des éditeurs, remplit des carnets. Elle ne se contente pas d'en rapporter des images pittoresques. À force d'être fréquentés, les paysages, les métiers, les animaux, les récits anciens et l'histoire du pays deviennent une matière familière.

Dis-moi, publié en 1999, en offre l'un des exemples les plus accomplis. Une partie de pêche ouvre peu à peu sur une histoire beaucoup plus ancienne : celle de Carthage et de sa fondatrice légendaire, Didon. Le présent et le mythe se rejoignent autour de la mer et de Boukornine, la montagne qui domine la baie de Tunis. L'album demande au lecteur de relier ce que disent les personnages à ce que montrent les images et aux indices dispersés dans les pages.

Cette présence tunisienne prend des formes très différentes. Une scène notée des années auparavant dans un carnet fournira beaucoup plus tard le point de départ de Zora l'ânesse. Souks et saveurs en Tunisie mêle dessins pris sur le vif, scènes de marché, souvenirs et recettes. La nuit des dauphins transforme une sortie en mer en expérience de la nuit, du mouvement et de la lumière. La Tunisie est moins chez May Angeli un thème qu'un lieu depuis lequel elle a appris à voir.

Couverture de Zora l'ânesse, de May Angeli (Éditions Thierry Magnier).
Zora l'ânesse
May Angeli
Éditions Thierry Magnier
Couverture de Souks et saveurs en Tunisie, de May Angeli (Cérès Éditions).
Souks et saveurs en Tunisie
May Angeli
Cérès Éditions
Couverture de La nuit des dauphins, de May Angeli (Seuil Jeunesse).
La nuit des dauphins
May Angeli
Seuil Jeunesse

Des animaux qui font agir les images.

Les animaux traversent toute son œuvre. Ils sont si présents qu'on pourrait croire à une passion particulière pour le bestiaire. May Angeli corrigeait elle-même cette idée : elle disait surtout aimer les regarder et les dessiner. Cela se voit. Un animal existe chez elle par son poids, sa posture, son déplacement, par la manière dont son corps occupe la page.

Dans Chat, publié en 2001, aucun texte n'est nécessaire. Un félin attiré par des oiseaux se lance dans une aventure dont les péripéties passent entièrement par les cadrages, les changements d'échelle et le mouvement. Oskar le coq, autre album sans paroles paru en 2009, fait de même dans l'espace resserré d'un poulailler.

Couverture de Chat, de May Angeli (Éditions Thierry Magnier) : gravure sur bois d'un chat aux aguets.
Chat
May Angeli
Éditions Thierry Magnier
Couverture d'Oskar le coq, de May Angeli (Éditions Thierry Magnier) : gravure sur bois d'un coq noir et blanc.
Oskar le coq
May Angeli
Éditions Thierry Magnier
Couverture de Des oiseaux, textes de Buffon, gravures sur bois de May Angeli (Thierry Magnier).
Des oiseaux
Buffon
gravures May Angeli
Thierry Magnier

Avec Des oiseaux, à partir de textes de Buffon, elle obtient en 2013 le Grand Prix de l'illustration. La gravure ne cherche pas à rivaliser avec une planche naturaliste. Elle saisit une silhouette, une courbe de cou, un envol, une présence.

Ce goût de l'observation explique aussi pourquoi ses albums peuvent raconter beaucoup avec peu. May Angeli prépare soigneusement leur déroulement. Elle construit un chemin de fer, pense la succession des pages et travaille dans l'ordre du livre. Le récit naît autant de l'écart entre deux images que de chacune d'elles.

Des convictions sans mode d'emploi.

Couverture de L'école est fermée, vive la révolution !, de May Angeli (La Joie de lire).
L'école est fermée, vive la révolution !
May Angeli
La Joie de lire

Un autre versant de son œuvre est politique. Sa proximité avec Amnesty International nourrit, au début des années 1990, Drôle d'oiseau, Oiseau migrant et Hep l'oiseau, trois albums où apparaissent l'exil, le rejet de l'étranger, le racisme et la privation de liberté. Une chanson pour sa majesté tourne en dérision le pouvoir autoritaire. Dans Le Lion et les trois buffles, sur un texte de Moncef Dhouib, l'abus de pouvoir et la soumission deviennent matière de fable. L'école est fermée, vive la révolution !, publié en 2015, choisit une autre voie : les événements politiques atteignent un village éloigné de la capitale et sont perçus à travers ce qu'un enfant voit, entend et comprend imparfaitement.

Il serait pourtant trompeur de transformer ces albums en livres à message. May Angeli expliquait ne pas créer pour enseigner quelque chose aux enfants et préférait laisser chacun trouver ce qu'il voulait dans ses histoires. Ses convictions passent par des situations, des personnages et des images plutôt que par une morale ajoutée après coup. C'est sans doute pourquoi ses livres engagés conservent leur liberté de lecture.

Couverture d'Oiseau migrant, de May Angeli (Syros, avec Amnesty International).
Oiseau migrant
May Angeli
Syros · Amnesty International
Couverture d'Une chanson pour sa majesté, de May Angeli (Syros Jeunesse, avec Amnesty International).
Une chanson pour sa majesté
May Angeli
Syros Jeunesse · Amnesty International
Couverture du Lion et les trois buffles, de Moncef Dhouib, gravures sur bois de May Angeli (Seuil Jeunesse).
Le Lion et les trois buffles
Moncef Dhouib
ill. May Angeli
Seuil Jeunesse

Une œuvre à regarder de près.

Couverture de Rita la poule veut un bébé, de May Angeli (Les Éditions des Éléphants).
Rita la poule veut un bébé
May Angeli
Les Éditions des Éléphants

May Angeli est morte le 11 avril 2026, après plus de soixante ans de création. Quelques années auparavant, elle avait donné à la Bibliothèque nationale de France plus de neuf cents dessins, planches et matrices. La BnF lui a consacré en 2021 l'exposition May Angeli, les couleurs de l'enfance, prolongée en 2022 par un hors-série de La Revue des livres pour enfants.

Pour découvrir son travail, Dis-moi constitue sans doute le meilleur point de départ. Chat ou Oskar le coq montrent ensuite ce qu'elle sait raconter sans mots. Les Histoires comme ça permettent de mesurer sa manière de s'emparer d'un texte qu'elle n'a pas écrit. Des oiseaux révèle l'étonnante rencontre entre une langue du XVIIIe siècle et la vigueur de la gravure contemporaine.

Ces livres sont très différents. C'est précisément ce qui empêche de réduire May Angeli à une technique ou à quelques thèmes. Ce qui les relie se trouve en amont : une attention patiente portée aux êtres, aux lieux et aux gestes, puis la recherche de la forme qui leur conviendra. Avant de graver, May Angeli regardait.

Pour aller plus loin.

Ouvrages jeunesse

  • KIPLING, Rudyard. Histoires comme ça. Traduit de l'anglais par François Dupuigrenet Desroussilles, gravures sur bois de May Angeli. Paris : Le Sorbier, 1998. L'ensemble qui marque le grand tournant de son travail de xylogravure. Les animaux de Kipling lui permettent de jouer avec les silhouettes, la matière du bois et des palettes de couleurs très construites.
  • ANGELI, May. Dis-moi. Paris : Le Sorbier, 1999. Une partie de pêche conduit peu à peu vers la fondation légendaire de Carthage. Un album particulièrement riche pour découvrir son travail sur le paysage, la transmission, le mythe et les relations entre texte et image.
  • ANGELI, May. Chat. Paris : Thierry Magnier, 2001. Un album sans paroles où l'aventure d'un chat se construit uniquement par la succession des images. Une excellente entrée dans son travail sur le mouvement, le cadrage et le rythme du livre.
  • LECLERC DE BUFFON, Georges-Louis. Des oiseaux. Gravures sur bois de May Angeli. Paris : Thierry Magnier, 2012. À partir de textes de Buffon, May Angeli compose un bestiaire où l'observation du vivant rencontre les possibilités graphiques du bois gravé. L'ouvrage a reçu le Grand Prix de l'illustration en 2013.
  • ANGELI, May. L'école est fermée, vive la révolution ! Genève : La Joie de lire, 2015. Un enfant observe les effets d'une révolution dont il ne comprend pas tout. Le livre montre particulièrement bien comment May Angeli aborde l'histoire politique sans abandonner le point de vue de l'enfance.
  • ANGELI, May. Rita la poule veut un bébé. Paris : Les Éditions des Éléphants, 2016. Une poule cache son œuf, le couve en silence et le perd. La Station que le site consacre à cet album détaille la façon dont la gravure y ménage le suspense.

Études et entretiens

  • « May Angeli, les couleurs de l'enfance ». Centre national de la littérature pour la jeunesse, BnF, 2021. La page de l'exposition, qui présente son travail de graveuse sur bois et le fonds de neuf cents planches et dessins originaux qu'elle a donné au CNLJ. Elle renvoie à une bibliographie complète de son œuvre.
  • La Revue des livres pour enfants, hors-série n° 7, « May Angeli, les couleurs de l'enfance ». Paris : Bibliothèque nationale de France / Centre national de la littérature pour la jeunesse, 2022. Le volume de référence consacré à son parcours, à ses techniques et à ses processus de création, publié à la suite de l'exposition. Le CNLJ en propose une édition en ligne sur son compte Calaméo.
  • ANGELI, May. Entretien avec Janine KOTWICA, « Secrets d'albums », rencontre du Centre national de la littérature pour la jeunesse, 17 janvier 2019, repris dans le hors-série n° 7, 2022. Un entretien particulièrement précieux : May Angeli y raconte ses carnets, son apprentissage, la naissance de plusieurs albums et sa manière de construire puis d'imprimer un livre.
  • KOTWICA, Janine. May Angeli en Tunisie, catalogue d'exposition. Bibliothèque départementale de la Somme, 2001. Une ressource importante pour comprendre combien la Tunisie a nourri son travail, depuis les carnets et les rencontres jusqu'aux livres, aux affiches et aux gravures.