De l'illustration à la bande dessinée.

Jean-Claude Mourlevat
ill. Clément Oubrerie
Gallimard Jeunesse
Né en 1966, Clément Oubrerie commence par l'illustration pour la jeunesse. Après deux années passées aux États-Unis, où paraissent ses premiers livres pour enfants, il travaille en France pour de nombreux éditeurs. Avant d'être identifié comme auteur de bande dessinée, il a donc appris à entrer dans les textes des autres. Il illustre notamment La ballade de Cornebique de Jean-Claude Mourlevat, roman d'aventures animalier traversé d'humour et de mélancolie. Cette première carrière compte : elle explique en partie la facilité avec laquelle il saura ensuite changer de registre, passer du roman à la bande dessinée, d'un scénario contemporain à une œuvre patrimoniale, d'un univers réaliste à la fantasy.

Marguerite Abouet
Clément Oubrerie
Gallimard
Le tournant arrive en 2005 avec Aya de Yopougon, scénarisé par Marguerite Abouet. L'action se déroule à la fin des années 1970 dans un quartier populaire d'Abidjan. Aya veut devenir médecin. Autour d'elle, ses amies, leurs familles, leurs amours, leurs ambitions et leurs maladresses forment peu à peu une vaste comédie sociale. Le livre prend ses distances avec une longue tradition de récits africains construits pour le dépaysement du lecteur européen. Son centre est la vie ordinaire : les conversations, les disputes, les soirées, le travail, les études, les allées et venues entre maisons, rues et maquis, ces bars-restaurants populaires où l'on mange, boit et danse.
Des personnages qui jouent.
Le dessin de Clément Oubrerie est décisif dans cet effet de proximité. Pour les premiers albums, les auteurs adoptent une grille régulière de six cases. Cette organisation simple laisse respirer les dialogues et donne aux réactions des personnages presque autant d'importance qu'à leurs paroles. Un haussement d'épaules, une moue ou une silhouette qui s'éloigne suffisent à déplacer le sens d'une scène. Le trait garde quelque chose de lâché, parfois de caricatural, mais les lieux sont minutieusement nourris de documentation.
Après le premier volume, Clément Oubrerie retourne plusieurs fois à Abidjan, accumule des milliers de photographies et dessine sur place. Il ne s'agit pourtant jamais de reproduire servilement le réel. La documentation fournit un sol solide à des personnages qui doivent rester libres de bouger. Dans Aya, cette mise en page très régulière et ce dessin sans effets appuyés contribuent précisément à rendre naturel le quotidien représenté : Yopougon devient un lieu vécu avant de devenir, pour le lecteur, un ailleurs.
C'est là qu'apparaît une constante de son travail. Clément Oubrerie n'a pas cherché à imposer une manière graphique unique à tous ses livres. Il modifie le trait, le cadrage, la couleur ou la composition selon le récit.
Adapter, c'est changer de forme.

Clément Oubrerie
d'après Raymond Queneau
Gallimard
Dans Zazie dans le métro, qu'il adapte en 2008 d'après Raymond Queneau, il doit trouver un équivalent visuel à une langue qui court, déraille et joue sans cesse avec elle-même. L'enjeu n'est pas d'illustrer consciencieusement le roman. Sa bande dessinée accepte au contraire la vitesse, la déformation et le désordre de Raymond Queneau : adapter revient pour lui à recréer un mouvement dans un autre médium.

Stéphane Melchior
Clément Oubrerie
d'après Philip Pullman
Gallimard
Même principe, mais autre solution, avec Les Royaumes du Nord, bande dessinée adaptée du roman de Philip Pullman sur un scénario de Stéphane Melchior. Il faut cette fois donner corps à un monde déjà fortement présent dans l'imagination de ses lecteurs : Oxford, les dæmons, les ours en armure, les paysages du Nord. Clément Oubrerie conserve la lisibilité de l'action tout en évitant de transformer l'univers de Philip Pullman en catalogue de décors fantastiques. Le premier volume reçoit en 2015 le Fauve jeunesse du festival d'Angoulême.
Documenter sans figer.

Julie Birmant
Clément Oubrerie
Dargaud
Avec Pablo, scénarisé par Julie Birmant à partir de 2012, un nouveau terrain s'ouvre : celui de la biographie d'artiste. Le jeune Pablo Picasso n'y apparaît pas comme le monument qu'il deviendra, mais comme un peintre encore pauvre et ambitieux, entouré de Fernande Olivier, Max Jacob, Guillaume Apollinaire ou Georges Braque dans le Montmartre du début du XXe siècle.
Clément Oubrerie travaille à partir d'archives, de photographies et des œuvres elles-mêmes. Il reconstitue les lieux et modèle même des bustes de Fernande Olivier et de Pablo Picasso afin de stabiliser leur apparence dans son dessin. Pourtant, là encore, la précision documentaire ne conduit pas à une restitution figée du passé. Il agrandit ses formats, travaille davantage à l'aquarelle, cherche les matières et les lumières.
Cette recherche devient particulièrement visible dans les albums consacrés avec Julie Birmant à Isadora Duncan. Comment dessiner une danse qui n'existe plus ? Il étudie les photographies, regarde les sculptures d'Antoine Bourdelle, s'intéresse à Pina Bausch, puis accepte de quitter le document lorsqu'il ne suffit plus. Dans certaines séquences, le corps déborde la case et la page cesse d'être un quadrillage sage. Ce geste résume assez bien sa conception du dessin : une forme n'a d'intérêt que si elle transmet une énergie.
Clément Oubrerie meurt en mars 2026, à cinquante-neuf ans. Son parcours relie des territoires parfois artificiellement séparés : l'illustration jeunesse, la bande dessinée d'auteur, l'adaptation littéraire et l'animation. La littérature de jeunesse n'y apparaît pas comme un simple début de carrière. Elle demeure l'un des lieux où s'éprouvent sa recherche de lisibilité, son goût de la narration et sa manière de transformer un texte en mouvement.
D'Aya à Lyra, de Zazie à Pablo ou Isadora, Clément Oubrerie demande finalement au dessin la même chose : faire exister des personnages dans un espace, leur donner une présence, puis les laisser jouer.
Pour aller plus loin.
Ouvrages jeunesse et bandes dessinées
- MOURLEVAT, Jean-Claude. La ballade de Cornebique. Illustrations de Clément Oubrerie. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Hors-piste », 2003. Un roman d'aventures burlesque et mélancolique : Cornebique, bouc joueur de banjo que l'amour a déçu, prend la route et se voit confier un petit loir à protéger. Les illustrations montrent Clément Oubrerie avant Aya, dans son premier métier d'illustrateur pour la jeunesse.
- ABOUET, Marguerite et OUBRERIE, Clément. Aya de Yopougon. Paris : Gallimard, coll. « Bayou », 2005-2023, 8 vol. La série qui a fait connaître Clément Oubrerie comme dessinateur de bande dessinée. Dans le Yopougon de la fin des années 1970 et du début des années 1980, de multiples trajectoires familiales, amoureuses et professionnelles composent une chronique où le quotidien ivoirien occupe le premier plan.
- OUBRERIE, Clément. Zazie dans le métro. D'après Raymond Queneau. Paris : Gallimard, coll. « Fétiche », 2008. Une adaptation qui ne cherche pas à convertir chaque phrase du roman en image. Clément Oubrerie en transpose plutôt la vitesse, la liberté de ton et les déraillements dans le rythme propre de la bande dessinée.
- MELCHIOR, Stéphane et OUBRERIE, Clément. Les Royaumes du Nord. D'après Philip Pullman. Paris : Gallimard, 2014-2016, 3 vol. L'adaptation du premier volet d'À la croisée des mondes, qui donne une forme graphique aux dæmons, aux paysages du Nord et aux personnages de Philip Pullman. Le premier volume a reçu le Fauve jeunesse du festival d'Angoulême en 2015.
- BIRMANT, Julie et OUBRERIE, Clément. Pablo. Paris : Dargaud, 2012-2014, 4 vol. (intégrale en un volume). La jeunesse de Pablo Picasso à Montmartre, vue notamment par les yeux de Fernande Olivier.
Études
- MAKSA, Gyula. « Expériences locales et littérature graphique mondiale : Aya de Yopougon dans le contexte des romans graphiques francophones ». Alternative francophone, vol. 3, n° 4, 2024, p. 70-81. L'article lit la série comme la représentation d'un espace urbain, d'une culture médiatique et d'expériences locales qui circulent bien au-delà de la Côte d'Ivoire.
- MILLER, Ann. « Two comics adaptations of Zazie dans le métro: from figuration to tradaptation ». Modern & Contemporary France, vol. 27, n° 4, 2019, p. 441-455. L'article compare l'adaptation de Clément Oubrerie à celle de Jacques Carelman (1966) et montre comment la première s'éloigne de la transposition illustrative pour chercher des équivalents graphiques aux jeux de langue, au rythme et aux écarts du roman.