Né en 1876 et mort à quarante ans en 1916, l'écrivain américain a puisé dans une existence mouvementée. Son art ne consiste pourtant pas à transcrire ses aventures. Il transforme l'expérience en épreuves où se révèlent les corps, les instincts, les liens et les rapports de force.

Avant l'aventurier, un lecteur.

La postérité retient de lui le marin, le vagabond, le chercheur d'or. Elle oublie parfois l'enfant qui lit. La famille connaît une situation financière instable. Très jeune, Jack distribue des journaux puis fait l'expérience éprouvante du travail industriel. Mais il fréquente passionnément la bibliothèque publique d'Oakland. La bibliothécaire et poète Ina Coolbrith encourage ce lecteur vorace. Parmi les livres qui le marquent, London citera les récits de voyages, Washington Irving. Rudyard Kipling, Charles Darwin ou Karl Marx nourrissent également sa formation.

La vie lui fournit bientôt d'autres matériaux. À quinze ans, il quitte l'usine pour la baie de San Francisco, devient pilleur d'huîtres, passe ensuite dans la Fish Patrol, puis embarque pour une campagne de chasse au phoque. Il traverse les États-Unis avec des chômeurs et connaît la prison pour vagabondage. Ces expériences lui font découvrir de l'intérieur le travail précaire, les solidarités et la violence sociale.

Couverture de L'Amour de la vie, de Jack London, illustré par Bernard Héron (Gallimard Jeunesse).
L'Amour de la vie
Jack London
ill. Bernard Héron
Gallimard Jeunesse

Puis vient le Klondike. En 1897, London part chercher de l'or dans le Grand Nord canadien. Il n'en rapporte presque rien. Littérairement, au contraire, le voyage change tout. À Dawson et dans les campements du Yukon, il observe les hommes et les chiens, écoute les anciens prospecteurs, apprend ce que le froid exige de ceux qui s'y aventurent. À son retour, cette matière alimente les nouvelles qui le font enfin connaître. Le chercheur d'or a échoué, mais l'écrivain a trouvé un territoire.

Transformer le vécu.

Dire que Jack London a vécu ce qu'il raconte est juste, mais incomplet. Il emprunte aussi aux récits des autres, aux journaux, aux ouvrages scientifiques et aux témoignages. Il constitue des dossiers, vérifie les détails techniques, prélève des situations. Le réel est pour lui une matière à transformer.

London disait préférer les situations aux intrigues compliquées. Un homme marche seul par un froid meurtrier. Deux individus incompatibles doivent hiverner ensemble. Un chien domestique est plongé dans un monde où ses anciennes règles ne valent plus. À partir d'un dispositif simple, le récit resserre progressivement son étau.

Couverture de Construire un feu, de Jack London, illustré par Philippe Munch (Hugo Jeunesse).
Construire un feu
Jack London
ill. Philippe Munch
Hugo et Cie

Son écriture recherche le même dépouillement. London attache une grande importance à l'atmosphère et au détail juste. Il se méfie des explications qui diraient au lecteur ce qu'il doit penser. Dans Construire un feu, le froid se mesure à la salive qui gèle avant de toucher le sol, aux doigts qui cessent d'obéir, à une maladresse minuscule devenue irréparable. Le narrateur reste souvent très sobre devant la souffrance. L'émotion naît de cette retenue.

Quand le milieu change les êtres.

Le Grand Nord de Jack London n'est pas un décor exotique. Il impose ses lois. Un personnage peut être courageux. Pourtant, s'il comprend mal la neige, le froid ou les chiens, sa volonté ne suffit pas. La nature n'est ni bonne ni mauvaise : elle demeure indifférente aux intentions humaines.

Couverture de L'Appel de la forêt, de Jack London, illustré par Olivier Balez (Gallimard Jeunesse).
L'Appel de la forêt
Jack London
ill. Olivier Balez
Gallimard Jeunesse

C'est l'une des raisons pour lesquelles les animaux prennent une telle importance. L'Appel de la forêt et Croc-Blanc peuvent se lire en miroir. Dans le premier, Buck, chien élevé dans une propriété californienne, est volé puis vendu comme chien de traîneau pendant la ruée vers l'or. Il apprend la violence, le travail en meute et les lois d'un milieu nouveau. Après la mort de John Thornton, l'homme auquel il s'est profondément attaché, il rejoint finalement le monde sauvage. Croc-Blanc accomplit presque le mouvement inverse. Né dans le Grand Nord, le loup-chien subit la domination humaine, devient animal de combat, puis découvre avec Weedon Scott une autre relation aux hommes.

Réduire ces romans à la « loi du plus fort » ferait perdre l'essentiel. London s'intéresse à l'adaptation au milieu mais aussi à ce que la violence apprend aux êtres et à ce qu'une relation peut défaire de cet apprentissage. Son œuvre reste cependant traversée par les contradictions intellectuelles de son temps. Son socialisme cohabite avec une fascination pour l'individu exceptionnel. Certains textes reprennent des représentations raciales aujourd'hui inacceptables, tandis que d'autres donnent au contraire voix aux peuples dominés ou dénoncent la violence coloniale.

Trois portes d'entrée.

Construire un feu est peut-être le récit de Jack London le plus concentré. Un homme sans nom marche dans le Yukon avec un chien. Après avoir traversé une mince couche de glace, il doit faire sécher ses pieds. Il allume un feu, mais la neige tombée de l'arbre sous lequel il l'a installé l'éteint. Chaque nouvelle tentative devient plus difficile. L'homme raisonne encore quand le chien, lui, a déjà compris le danger. Le récit transforme une erreur pratique en expérience de la vulnérabilité humaine.

L'Appel de la forêt déplace la même question vers l'animal : que devient un être lorsqu'un changement brutal de milieu rend inutiles ses habitudes ? Buck survit parce qu'il apprend, mais il change aussi en apprenant. Croc-Blanc complique encore la réponse : le milieu peut fabriquer un animal féroce, une autre relation peut modifier ce qu'il est devenu.

Un écrivain devenu classique de jeunesse.

Jack London n'a consacré qu'une petite partie de son œuvre aux jeunes lecteurs. Construire un feu est révélateur. Une première version, publiée en 1902 dans le Youth's Companion, laisse survivre le voyageur et fait de son aventure une leçon de prudence. London reprend le motif en 1908 pour un public adulte. Cette fois, il élimine la morale explicite, approfondit l'opposition entre l'homme et le chien puis laisse mourir son personnage.

Couverture de Nam-Bok, de Thierry Martin d'après Jack London (Futuropolis).
Nam-Bok
Thierry Martin
d'après Jack London
Futuropolis

En France, l'histoire éditoriale a pourtant installé durablement Jack London parmi les auteurs de jeunesse. Ses récits d'aventure ont largement circulé dans des collections destinées aux jeunes, notamment la « Bibliothèque verte », au point d'éclipser longtemps Martin Eden, Le Talon de fer ou Le Peuple de l'abîme. L'école a prolongé cette histoire en faisant figurer Jack London dans les préconisations officielles de lecture.

Couverture de Fils du Soleil, de Fabien Nury et Éric Henninot d'après Jack London (Dargaud).
Fils du Soleil
Fabien Nury
ill. Éric Henninot
Dargaud

Ce parcours explique peut-être la fidélité des jeunes lecteurs à London. On entre dans ses livres par les chiens, la neige et le danger. On y découvre bientôt une question plus vaste : comment un être apprend-il à vivre dans un monde qui n'a pas été fait pour lui ?

Pour aller plus loin.

Ouvrages jeunesse

  • LONDON, Jack. L'Amour de la vie, suivi de Négore le Lâche. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Wenz, illustré par Bernard Héron. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior · Édition spéciale », 2000. Deux nouvelles du Grand Nord où la survie met les personnages à nu. L'Amour de la vie suit un homme blessé et abandonné qui lutte jusqu'à l'épuisement pour rejoindre la civilisation.
  • LONDON, Jack. Construire un feu. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Bernard Mathieu, illustré par Philippe Munch. Paris : Hugo et Cie, coll. « Hugo Jeunesse », 2009. Une édition particulièrement intéressante puisqu'elle réunit les deux versions de la nouvelle, celle de 1902 écrite pour de jeunes lecteurs et celle de 1908, beaucoup plus sombre. Leur comparaison permet de voir concrètement comment London transforme une histoire d'aventures et de prudence en récit tragique sur les limites du jugement humain.
  • LONDON, Jack. L'Appel de la forêt. Traduit de l'anglais (États-Unis) par Frédéric Klein, illustré par Olivier Balez. Paris : Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior · Textes classiques », 2011. Une traduction récente, accompagnée d'un carnet de lecture. Le roman suit Buck, chien domestique arraché à la Californie et devenu chien de traîneau dans le Grand Nord : une entrée privilégiée dans les thèmes de l'adaptation, de la violence, de l'attachement et de l'appel du sauvage.
  • MARTIN, Thierry. Nam-Bok, d'après une nouvelle de Jack London. Paris : Futuropolis, 2017. Thierry Martin adapte en bande dessinée l'histoire d'un homme qui revient dans sa communauté après avoir découvert le monde moderne et se heurte à l'impossibilité de faire croire ce qu'il a vu. Une belle porte d'entrée, à partir de 11 ans environ, vers un London moins connu que celui du Klondike et des chiens.
  • NURY, Fabien et HENNINOT, Éric. Fils du Soleil, d'après Jack London. Paris : Dargaud, 2014. Cette bande dessinée, destinée plutôt aux adolescents et aux adultes, adapte librement deux nouvelles de London, Le Fils du soleil et Les Perles de Parlay. Elle déplace le lecteur vers les îles du Pacifique et rappelle utilement que l'œuvre de London ne se résume ni au Grand Nord ni aux récits animaliers.

Études et éditions de référence

  • LACASSIN, Francis. Jack London ou l'écriture vécue. Paris : Christian Bourgois, 1994. Une étude particulièrement précieuse pour comprendre la réception française de London et les liens entre expériences vécues et création littéraire.
  • LONDON, Jack. Romans, récits et nouvelles. Édition publiée sous la direction de Philippe Jaworski. 2 vol. Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2016. Pour découvrir l'étendue de l'œuvre au-delà des quelques classiques traditionnellement associés à la jeunesse.